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  1. Jan 2025
    1. Évidemment, la question de l’image du corps se pose avec une insistance toute particulière [10]. Qu’elle soit détournée à partir de la presse généraliste ou des répertoires de clichés sur Internet, ou autoproduite par les usagers se prenant en photo avec leurs smartphones, les sites web ana-mia regorgent de représentations de corps filiformes, de portraits de jeunes femmes et jeunes hommes témoignant de leurs attitudes contradictoires face à leur amaigrissement, vécu autant comme une aggravation de leur état de santé que comme un « progrès » dans leur quête pour une perfection physique inatteignable. Ces sites proposent alors une surenchère de gestes répétés, codifiés : exposition de ventres creux et d’épaules de plus en plus grêles, mains qui soulèvent les T-shirts pour montrer des côtes en relief et des hanches « en portemanteau », postures assises de dos ou allongées en boule sur le côté.

      Argument épistémique : la présentation de soi et le contenu exposés dans les communautés "ana-mia"

    2. Les interactions sociales, qu’elles soient ou non médiatées par des technologies de l’information et de la communication, peuvent être appréhendées comme des allers-retours incessants entre une scène (en l’occurrence les réseaux numériques, espaces de la monstration de soi) et des coulisses (lieux en principe inaccessibles au public, où l’acteur peut ne pas être ce qu’il dit être quand il est sur la scène). Ainsi, selon Julia Velkovska et Valérie Beaudouin, « les différentes composantes de l’espace communicationnel […] peuvent être interprétées comme constituant un cadre de participation, au sens de Goffman, c’est-à-dire comme délimitant l’accès des participants à un territoire commun et aux événements qui s’y produisent [14] ».

      Argument épistémique : Analogie de l'espace de communication, ici Internet reprenant les concepts de scène et coulisse de Goffman entre ce qui est public (la scène) et ce qui est de l'intimité (les coulisses)

    3. Que les photos ou les vidéos mises en ligne soient réalistes ou fausses, peu importe, pourvu qu’elles expriment une présence. Les techniques de correction ou d’amélioration de l’image photographique, longtemps considérées comme taboues, se démocratisent à l’heure des logiciels de traitement. En manipulant la « substance même du photographique [12] » (au sens de ressemblance « photoréaliste » entre l’image et le sujet représenté), l’acteur de la performance en ligne pose, joue avec la lumière et le cadrage, adapte son comportement et ses gestes pour produire une certaine impression. Les internautes apprennent à gérer ces codes de mise en scène du corps, ce qui établit une très forte continuité entre les pratiques de gestion des traces corporelles sur les réseaux sociaux numériques et la « présentation de soi » étudiée, bien avant Internet, par la sociologie des cadres de l’expérience d’Erving Goffman [13]

      Argument épistémique : L'image postée comme une mise en scène de soi (contrôle de son image) est associée au concept sociologique de "présentation de soi" de Goffman.

    4. Les descriptions, les fiches personnelles d’un site d’échanges sur l’anorexie ou la boulimie renseignent aussi, brièvement, sur l’apparence et le style de chaque membre. C’est également le cas pour les usagers qui associent des portraits photo aux messages et aux commentaires qu’ils publient. Quoi qu’il en soit, les internautes ne cessent d’emmener leur corps dans l’échange, capturant ainsi son expressivité, sa sensibilité, sa réactivité. Par le biais de ces traces de présence corporelle, les membres de plates-formes consacrées aux troubles alimentaires se mettent en scène dans leur quotidien. Manière non seulement de raconter leur vie et d’intéresser les autres, mais aussi de gérer l’image qu’ils ou elles donnent d’eux-mêmes.

      Argument dialectique : énumération des raisons de poster du contenu pour les ana-mia : pour eux-mêmes, pour les autres et pour prolonger le contrôle de l'image de soi. Le contrôle de l'image de soi passe par l'évaluation des autres membres mais aussi par la maladie elle-même : Il s'agit d'avoir le contrôle sur son aspect physique, sur ses envies, sur les calories.

    5. Même isolées, elles mettent en scène des interactions qui relèvent d’une véritable écriture dramatique du corps en ligne. L’exemple le plus marquant de cette construction discursive du corps des personnes atteintes de troubles alimentaires est sans doute représenté par les messages que les internautes « échangent » avec Ana et Mia, les personnifications respectivement de l’anorexie et de la boulimie mentales.

      Argument dialectique : L'isolement physique de l'utilisateur (ne pas exposer ses troubles à son entourage entre autre) est opposé aux échanges sur les plateformes numériques en prenant l'exemple de la personifications des deux troubles alimentaires majeurs : Ana pour l'anorexie et Mia pour la boulimie

    6. Même statiques, ces représentations corporelles arrivent à transmettre des formes de dynamisme par la comparaison d’images prises à différents moments de la « progression » des individus atteints de troubles alimentaires.

      Argument dialectique : Opposition entre le caractère immobile d'une image et le mouvement dans l'évolution du corps

    7. Depuis la découverte de cette communauté d’usagers par les praticiens et les chercheurs en sciences de la santé à la fin des années 1990 [8], toute analyse consiste initialement à envisager le Web ana-mia sous l’angle d’une catégorisation de ses contenus : conseils pour maigrir, images susceptibles de déclencher des comportements à risque, ruses pour cacher la restriction ou le rejet alimentaire aux proches et aux familiers, récits autobiographiques, liens vers des fournisseurs de services de santé spécialisés (équipements, nutrition, prise en charge médicale) [9]. En particulier, les « pages perso » et les blogs, avec leur attention emphatique aux codes de communication de leurs auteurs, semblent s’accorder avec une vision très centrée sur les individus, leurs problèmes et leurs trajectoires.

      Argument épistémique : la catégorisation des contenus sur Internet avec leur propre code

    8. Comme le suggère Kafka, même les plus jeunes parmi les spectateurs, les enfants, peuvent juger de la qualité de cette performance. Mais que le spectacle soit immédiatement lisible par son public n’implique pas nécessairement une adhésion inconditionnelle à la mise en scène de ce corps traversé par la compulsion de préformer l’intériorité.

      Argument dialectique : La mise en scène peut être juger comme négative ou positive

    9. La difficulté principale de cette dernière, ce qui la rend « horriblement difficile » (« entsetzlich schwer »), n’est pas l’effort de jeûner en soi, mais celui de rendre visible ce qui en principe relève du domaine de l’invisible : la sensibilité intérieure du manque, du creux, de la faim qui ronge (ou de son double, le ballonnement coupable suivant le moindre « craquage » alimentaire)

      Argument dialectique : opposition entre les sensations des utilisateurs et l'exposition de ces sensations. Rendre l'invisible, visible.

    10. À cette époque, toute la ville s’occupait du jeûneur ; l’intérêt croissait de jour de jeûne en jour de jeûne ; chacun voulait voir le jeûneur au moins une fois par jour ; vers la fin, il y avait des abonnés qui restaient toute la journée assis devant la petite cage grillagée ; même la nuit, on organisait des visites qui, pour rehausser le spectacle, avaient lieu aux flambeaux ; quand le temps était beau, on portait la cage dehors et c’était alors surtout aux enfants qu’on allait montrer le jeûneur [6].

      Citation de « Ein Hungerkünstler » pour étayer la notion de public. Le jeûneur s'expose, "s'alimente" de l'attention du village. Comparaison avec la "performance" du jeûne dans les communauté "ana-mia"

    11. Souvent désignés par la presse généraliste sous le terme wannarexics, en anglais, raccourci de wannabe + anorexics, c’est-à-dire « ceux qui désirent devenir anorexiques » (ou « régimeuses » en français), ils participent à la performance des troubles alimentaires en ligne en apportant un élément que Kafka considérait capital : un public.

      Transition avec l'annotation précédente : Introduction de la notion de public toujours en référence à l'oeuvre de Kafka.

    12. Le refus de la prise alimentaire érigé en prétexte pour parler de ses ambitions personnelles, relations humaines, aspirations esthétiques, s’apparente alors idéalement à l’« art du jeûne » faisant l’objet du récit de Franz Kafka, « Ein Hungerkünstler » (1922). Sublimation en ligne du fantasme kafkaïen de la performance ininterrompue du jeûne, ces images de corps anorexiques et boulimiques renvoient également au risque d’une captation de sympathisants ou d’usagers non avertis, potentiellement exposés à ces contenus traumatisants.

      Argument réthorique dans le registre du pathos : La dramatisation par la référence au jeûne dans l'oeuvre de Kafka. L'auteur présente le contenus des "ana-mia" comme choquants et risquant de sortir de la communauté

    13. Dans la mesure où les cultures numériques contemporaines s’inscrivent dans la continuité historique de nos représentations modernes, les performances en ligne du corps atteint de troubles alimentaires entrent en résonance, dans l’imaginaire autant que dans les pratiques, avec des structurations discursives préexistantes.

      Argument épistémique

    14. Les adolescentes et les jeunes adultes membres de cette communauté affichent une posture proactive et une distance critique vis-à-vis de l’intermédiation médicale sur le corps et sur la santé.

      Argument dialectique : opposition entre membre de la communauté / milieu médical

    15. Ces contenus web illustrent ainsi une mise en présence des corps spécifique aux environnements numériques. La manifestation de l’identité et de l’agentivité y est éminemment déclarative et performative [3]. Sur Internet, le soi est dénommé, inscrit dans des narrations, ou représenté par des images et des traces. La présence des usagers dans les environnements d’interaction numérique « comporte ainsi un caractère performatif dans la mesure où nous devons supposer que l’interlocuteur est ce qu’il revendique être [4]

      Argument épistémique : Caractère performatif de l'image de soi dans les environnements numériques notamment du corps

    16. Depuis plusieurs années, des témoignages de personnes atteintes de troubles des conduites alimentaires prolifèrent sur le Web. Écrits sous couvert d’anonymat, ces textes à la syntaxe parfois approximative et au style immédiat se voient copiés sur de nombreux blogs ou pages personnelles par tout internaute voulant se les réapproprier. Ils circulent au sein d’une communauté d’usagers qualifiée de « pro-ana » (jargon pour « pro-anorexique ») [1] – mais qu’il serait plus exact de désigner par le terme plus compréhensif et moralement neutre de « ana-mia » [

      Contextualisation du sujet avec une reformulation neutre du terme se référant aux "pro-anorexiques" pour poser une distance avec les discours médiatiques stigmatisants

    17. – Parce que j’en suis capable.– Parce que je suis l’artiste de la faim.– Parce que je le veux.– Parce que je peux y arriver, je peux tout faire !– Parce que les autres meurent de jalousie quand ils me regardent.– Parce que chaque jour je me sens flambant neuf !– Parce que je ne vais pas décrocher.– Parce que je n’ai pas de temps à perdre avec la bouffe.– Parce que je peux réaliser tout ce que je me propose de faire !– Parce que j’ai la force de volonté.– Parce que c’est ma vie.– Parce que c’est mon choix.– Parce que je veux être parfait.

      Exemple de texte pour illustrer le contenu disponible sur le web des troubles alimentaires