A la première ligne de notre extrait, le narrateur résume en quelque sorte la condition de Jean Valjean qui est contraint de « cheminer », c'est-à-dire d'avancer de façon lente et plutôt pénible, tout en gardant « la tête toujours baissée ». Ici, l'emploi de l'adverbe « toujours » fait allusion au moment où, pour la première fois, Valjean baisse la tête après avoir été chassé par le propriétaire de la Croix-de-Colbas, la première auberge dans laquelle il se rend une fois arrivé à Digne. Cet adverbe suggère également une certaine fatalité : Valjean est condamné à courber l'échine parce qu'il est un ancien bagnard qui sera toujours considéré comme un paria. D'ailleurs, si l'on interprète le verbe « cheminer » au sens de « progresser socialement » comme l'indique le Trésor de la langue française, l'on pourrait en déduire que le narrateur évoque les nombreux obstacles s'opposant à la réussite d'un ancien forçat souhaitant se réintégrer dans la société civile. Pourtant, Valjean va tenter de défier cette fatalité en levant les yeux (L. 2-3), abandonnant ainsi cette posture courbée qui limite son champ de vision. Notons, cependant, qu'il ne peut lever les yeux que parce qu'il est « loin de toute habitation humaine » (L.2) -- avant notre passage, Valjean souffre clairement du panoptique mis en place par les habitants du village qui le dévisagent et le suivent du regard sans aucune retenue. De manière symbolique, il découvre qu'il se trouve dans un champ (L. 3), lieu traditionnellement associé à la culture de certaines nourritures, donc dans un endroit synonyme d'espoir pour Valjean. Mais cet espoir est très vite anéanti par la vision de « ces collines basses couvertes de chaume coupé ras » (L.4-5) : il ne reste plus que de minuscules tiges des céréales, comme pour signifier de manière métaphorique qu'il ne reste aucune nourriture pour Valjean. D'ailleurs, l'expression « coupé ras » et la comparaison des céréales à « des têtes tondues » ne vont pas sans nous rappeler les cheveux de l'ancien forçat qui ont été intégralement rasés au bagne -- le narrateur mentionne en effet « sa tête tondue » (Misérables I 99) et ses cheveux « ras, et pourtant hérissés » (Ibid. 100). Ainsi, ce que Valjean a en face de lui, ce qui est censé représenter son futur n'est qu'un rappel de sa condition actuelle, rappel rendu encore plus douloureux par l'allitération en « t » dans « têtes tondues » qui marque une sorte de coup sec suggérant toute la violence contenue dans ce paysage.
Cette tentative d'élévation de Valjean est d'autant plus fragile qu'elle fait face à un horizon « tout noir » (L7) et « sombre » (L.8). Si l'horizon est une métaphore pour le futur de Valjean, les couleurs qu'emploie le narrateur pour peindre le portrait du ciel ne suggèrent que noirceur et, de ce fait, pessimisme. Le narrateur accentue d'ailleurs ce phénomène lorsqu'il décrit l'inhabituelle position des nuages qui sont très bas : en employant l'adverbe modalisateur « très » (L.8), il insiste sur l'étrangeté de ce phénomène qui permet aux nuages de contaminer le ciel, mettant en péril l'élévation spirituelle de Valjean. Remarquons également la personnification des nuages qui sont représentés comme des personnes capables de « s'appuyer » (L.109) sur la colline. De même, l'allitération en « p » dans « appuyer », « emplissant » (L.10) et « cependant » (L.10) met l'accent sur l'envahissement progressif du ciel par ses nuages nés en quelque sorte sur la terre. En un sens, ces nuages représentent toute la bassesse du monde humain qui parvient finalement à envahir le ciel, réduisant toute spiritualité à néant. Si le « reste de clarté crépusculaire » (L.11-12) aurait pu constituer un dernier vague espoir -- bien qu'elle semble fragile et presque évanescente : elle « flotte » (L. 11) à la manière d'un spectre -- la lueur créée par les nuages est tout de suite présentée de manière négative avec l'adjectif « blanchâtre » (L. 13) dont le suffixe est péjoratif. De la même façon, l'expression « une sorte de » (L.13) suggère l'impossibilité de définir cette lueur qui devient alors inquiétante et presque menaçante. En outre, l'emploi du verbe « tomber » (L. 13) pourrait faire allusion au titre du deuxième livre des Misérables dont est extrait ce passage, « La chute », ce qui ne fait que souligner l'échec de la tentative d'élévation de Valjean.
Dans le troisième paragraphe, le narrateur se focalise à nouveau sur la terre et établit un portrait plutôt sombre du paysage auquel Valjean doit faire face. En effet, il dénonce l'aspect déréglé de cet univers où la terre est plus éclairée que le ciel en utilisant l'adverbe « particulièrement » (L. 16) pour renforcer l'adjectif « sinistre » (L. 16). De même, l'on relèvera le champ lexical de la noirceur (« blafarde », « ténébreux », « lugubre ») associé à la colline qui semble constituer une sorte de flou -- son « chétif contour » (L. 17) est « vague » (L.17). Dans la phrase « Tout cet ensemble était hideux, petit, lugubre et borné » (L.18-19), le narrateur semble résumer la laideur du monde terrestre et, par association métonymique, les habitants de Digne dont l'étroitesse d'esprit enferme Valjean dans ce rôle de marginal exclu par la société civile. En un sens, ce que Hugo dénonce ici, c'est la laideur intérieure de ces personnes qui empêchent Valjean de lever les yeux vers le ciel et d'y trouver un certain salut. Enfin, la dernière phrase de notre extrait est particulièrement frappante, ne serait-ce que par sa construction syntaxique. L'utilisation adverbiale de « rien » (L. 19) en tête de phrase vient souligner l'absence d'espoir dans cet horizon borné et lugubre et introduit cet arbre « difforme » (L. 20). Au lieu de former une phrase complète, Hugo choisit de décrire cet arbre plus en détail en insérant la proposition subordonnée relative « qui se tordait en frissonnant à quelques pas du voyageur » (L. 20-21). Cette dernière n'est pas sans intérêt puisqu'elle ajoute à cette atmosphère sinistre un effet presque gothique avec l'image de l'arbre tordu. De la sorte, l'expression « le voyageur » en devient presque ambiguë puisque qu'elle pourrait non seulement désigner Valjean mais aussi tout voyageur qui oserait se confronter à cette nature hostile.
** Ces trois pargraphes ne sont que des suggestions et ne constituent en aucun cas un modèle absolu.