Document de Synthèse : Interprétariat, Migration et Santé Mentale
Résumé Exécutif
Ce document synthétise les interventions de la soirée-débat organisée le 12 octobre par Médecins du Monde et le CHU de Toulouse.
Le constat central souligne une dégradation de l'accès aux soins pour les personnes précaires en France, exacerbée par une « crise de l'accueil » plutôt que par une simple crise migratoire.
L'interprétariat professionnel y est identifié comme la « clé de voûte » indispensable pour assurer une prise en charge médicale et psychologique digne.
Les points saillants incluent :
• La précarisation croissante des exilés, avec une corrélation forte entre migration et sans-abrisme.
• L'impact délétère des procédures administratives et des conditions d'accueil sur la santé mentale (traumatismes complexes).
• Le rôle précurseur du CHU de Toulouse et de l'unité Iker dans l'intégration de l'interprétariat au sein du parcours de soins.
• La nécessité de structurer et de financer l'interprétariat au-delà des dispositifs hospitaliers spécialisés pour toucher la médecine de ville.
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I. Panorama de la Précarité et de la Migration en France
Une crise de l'accueil institutionnalisée
L'analyse de Nicolas Chambon (Orspere-Samdarra) remplace le terme de « crise migratoire » par celui de « crise de l'accueil ».
Malgré une augmentation constante de la demande d'asile depuis 15 ans, les structures d'hébergement (CADA) restent insuffisantes.
• Statistiques clés de l'hébergement :
◦ 40 % des personnes dans le dispositif national d'accueil ne parlent pas français.
◦ Dans les Centres d'Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS), on compte 55 % d'étrangers.
◦ Dans l'hébergement d'urgence, ce chiffre monte à 77 %.
◦ L'Aide Médicale d'État (AME) est passée de 75 000 bénéficiaires en 2002 à plus de 400 000 aujourd'hui.
Profils des populations vulnérables
Le public rencontré par les structures de santé est de plus en plus hétérogène, incluant :
• Réfugiés et demandeurs d'asile : Environ 310 000 réfugiés et 140 000 demandeurs d'asile, dont beaucoup sont allophones.
• Mineurs Non Accompagnés (MNA) : Environ 50 000 personnes dans cette situation, en attente de reconnaissance de minorité ou en recours, avec des besoins spécifiques en santé mentale.
• Personnes déboutées : Environ 2/3 des demandeurs d'asile sont déboutés, ce qui entraîne une perte de droits et une précarité extrême.
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II. Dispositifs de Santé et Réponses de Terrain
Le Service de Médecine Sociale du CHU de Toulouse
Sous la direction de Karine Parienté, ce service a développé plusieurs unités spécialisées pour répondre à la barrière linguistique et sociale :
| Unité | Missions Principales | | --- | --- | | Iker | Coordination de l'appui aux professionnels de santé et travailleurs sociaux ; lutte contre l'hospitalo-centrisme ; financement de l'interprétariat en ville. | | PASS (Permanence d'Accès aux Soins de Santé) | Accueil des personnes sans droits (90 % de migrants) ; dispositif mobile pour les personnes à la rue. | | LHSS (Lits Halte Soins de Santé) | Accueil médico-social (séjours d'environ 1 mois) pour les personnes sans domicile nécessitant des soins aigus. | | Santé Sexuelle | Prévention et soins pour les publics à risque, notamment originaires de pays à haute prévalence. |
L'action de Médecins du Monde (MDM) à Toulouse
Yann Laperrière détaille une activité en expansion avec 10 salariés et 100 bénévoles, articulée autour de quatre programmes :
1. CASO (Centre d'Accueil, de Soins et d'Orientation) : Consultations médicales pour les publics sans droits.
2. Actions Mobiles : Médiation en santé dans les bidonvilles, squats et la rue, avec un focus sur les familles.
3. Mission MNA : Programme exploratoire dédié aux mineurs isolés.
4. Santé Mentale et Soutien Psychosocial : Activités collectives (ex: Café du Monde) et évaluations individuelles basées sur les ressources propres des personnes exilées.
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III. Santé Mentale : Traumatismes et Parcours d'Exil
La santé mentale est intrinsèquement liée aux conditions sociales. L'exil est décrit comme un parcours de ruptures successives et de violences.
Pathologies et prévalence
• Trouble de stress post-traumatique (TSPT) : Concerne environ 1/3 de la population réfugiée.
• Troubles dépressifs : Touchent également 1/3 des exilés.
• Traumatismes complexes : Les traumatismes ne sont pas seulement liés au pays d'origine ou au voyage, mais aussi au « non-accueil » en France (vie à la rue, violence en centre d'hébergement).
Les paradoxes du système de soin
Nicolas Chambon souligne deux dérives majeures :
• L'utilitarisme administratif : Le soin est souvent réduit à l'obtention d'un certificat médical pour des procédures (titre de séjour « étranger malade », recours CNDA). Cela peut mener à « ouvrir » un traumatisme pour le récit administratif sans assurer de suivi thérapeutique derrière.
• L'inadaptation des dispositifs modernes : Les nouvelles approches de « santé mentale positive » ou de réhabilitation psychosociale sont souvent inaccessibles aux migrants car elles présupposent une stabilité sociale (logement, droits) que ces publics n'ont pas.
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IV. L'Interprétariat : Un Outil de Soins Fondamental
L'interprétariat est présenté non pas comme un accessoire, mais comme une condition sine qua non de la pratique clinique en contexte de migration.
Enjeux cliniques et éthiques
• Précision du diagnostic : Sans interprète, des erreurs graves surviennent (ex: une patiente diagnostiquée par erreur comme souffrant de troubles psychiatriques alors qu'elle était simplement allophone).
• Reconnaissance de l'altérité : Parler dans sa langue maternelle permet de sortir du « récit de victime » imposé par l'administration pour redevenir sujet de son histoire.
Problématiques de financement et de déploiement
Une étude de l'ARS en région Auvergne-Rhône-Alpes révèle un décalage entre les besoins et l'utilisation des fonds :
• Une enveloppe de 600 000 € destinée aux libéraux est consommée à 60 % par les PASS.
• Les généralistes ne l'utilisent qu'à 2 % et les psychiatres libéraux à 1,8 %.
Conclusion des intervenants : Il est impératif de structurer l'interprétariat comme un outil professionnel, financé et sensibilisé auprès de l'ensemble du corps médical pour garantir un accueil inconditionnel et un soin de qualité.
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Citations Clés
« L'interprétariat est vraiment la clé de voûte de toute cette prise en charge importante. » — Yann Laperrière
« On s'est rendu compte qu'en fait elle n'était pas folle, elle était vietnamienne. » — Nicolas Chambon (citant un psychiatre en 2017)
« Soutenir la situation sociale des personnes, c'est soutenir leur santé mentale et inversement. » — Nicolas Chambon