Titre du Briefing : Lutter Contre les Inégalités Scolaires : Constats, Causes et Leviers d'Action
Source : Excerpts from "Pilotage éducatif : agir contre les inégalités scolaires" - Entretien avec Marie Duru-Bellat, Professeure Émérite de Sociologie à Sciences-Po.
Date : (La date n'est pas explicitement mentionnée, mais l'ouvrage co-écrit est de 2024, situant la discussion dans un contexte récent.)
Public Cible : Personnels de direction du second degré, équipes éducatives, acteurs du système éducatif.
Résumé Exécutif :
- L'entretien avec Marie Duru-Bellat explore les raisons de la persistance des inégalités sociales et de genre dans le système éducatif français, malgré les efforts de démocratisation.
L'analyse souligne que l'école ne peut pas à elle seule compenser les inégalités d'origine sociale, car les enfants arrivent déjà à l'école avec des bagages très différents en termes de capacités cognitives et émotionnelles.
Cependant, l'école française est interpellée par le fait que ces inégalités initiales s'accroissent au fil du parcours scolaire, contrairement à d'autres pays.
Les inégalités de genre, bien que réelles, sont considérées comme davantage construites par des stéréotypes sociaux et potentiellement plus "faciles" à réduire, même si les progrès sont lents.
L'impact des établissements, bien que non massif, est significatif, en particulier pour les élèves les plus fragiles.
Marie Duru-Bellat propose plusieurs pistes d'action pour les chefs d'établissement et les équipes éducatives, insistant sur l'importance d'évaluations standardisées, du leadership, de la stabilité des équipes, de l'information sur l'orientation, de la mixité sociale et de la lutte contre le fatalisme.
Thèmes Principaux et Idées Clés :
Persistance des inégalités sociales malgré la démocratisation :
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Le système éducatif français, censé assurer la "réussite pour tous" depuis 1975, peine à réduire les inégalités, en particulier celles liées à l'origine sociale.
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"Alors que le système éducatif français prétend éduquer tous les élèves et leur apporter le meilleur, depuis les années 1975, le collège de la réussite pour tous, le système éducatif français peine à réduire les inégalités de parcours, en particulier celles liées à l'origine sociale des jeunes."
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La cause principale est la diversité des milieux d'origine des enfants : "L'école ne peut pas tout.
L'école ne peut pas tout. Les enfants se présentent à l'école en venant de milieux… les milieux où ils ont grandis sont extrêmement différents."
- Ces milieux déterminent les capacités initiales des enfants : "Le milieu où grandissent les enfants va déterminer leurs capacités cognitives et émotionnelles.
Et quand ils arrivent à l'école, ils sont déjà inégaux."
- L'école française est particulièrement marquée par l'aggravation des inégalités sociales au cours de la scolarité :
"Ce qui interroge quand même beaucoup l'École française, c'est que ces inégalités sociales en primaire, à l'entrée en primaire, ne sont pas très importantes.
Elles ne sont pas plus importantes qu'ailleurs, mais par contre, elles vont grandir."
Les études PISA à 15 ans placent la France parmi les pays avec les inégalités les plus importantes.
Distinction entre inégalités sociales et inégalités de genre :
Les deux types d'inégalités ne sont pas de même nature.
- Les inégalités sociales sont liées aux "outils pour se former" et au développement de l'"intelligence" influencés par le milieu social dès le plus jeune âge.
"Pour la différence garçon-fille, c'est différent parce que la différence garçon-fille, elle est davantage fabriquée par des stéréotypes sociaux."
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Les stéréotypes de genre, partagés par élèves, parents et enseignants, contribuent à la fabrication de ces inégalités, notamment en mathématiques où les différences ne sont pas présentes en maternelle mais croissent ensuite.
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Les inégalités de genre sont perçues comme potentiellement plus "faciles" à réduire car moins "réelles" (liées à des constructions sociales), bien que les progrès soient lents, peut-être par manque de volonté de les éliminer totalement.
Aggravation des inégalités et rôle de l'établissement :
- Les écarts de réussite ne se comblent pas car "les progressions, elles sont cumulatives.
C'est toujours plus facile de progresser quand on a déjà un bon niveau au départ."
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Ces inégalités précoces devraient être "rattrapées à la racine dès les premières années."
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Les établissements ont un effet sur les progressions, bien que moins différenciés qu'ailleurs, car ils se ressemblent davantage en France.
"Il y a des effets établissement qui ne sont pas massifs, mais ils sont quand même importants parce qu'ils se cumulent eux aussi."
- Les élèves les plus fragiles sont "le plus sensibles à l'effet établissement", car ils dépendent davantage de ce contexte pour progresser.
Leviers d'action et rôle du chef d'établissement :
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Évaluations standardisées : Cruciales pour identifier les difficultés et suivre les progressions, malgré les résistances. "Personnellement, je pense que le premier indicateur, c'est des évaluations standardisées... C'est comparable et ça, c'est l'essentiel."
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Utilisation de la recherche : S'appuyer sur les caractéristiques des établissements efficaces identifiées par la recherche.
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Rôle du chef d'établissement : Central par son "leadership" et sa capacité à créer un bon "climat" d'établissement.
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Stabilité des équipes : Un des rôles indirects du chef d'établissement est de faire en sorte que les enseignants "se sentent bien dans l'établissement" pour permettre des projets pédagogiques durables.
Agir sur l'orientation :
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Le chef d'établissement joue un rôle croissant avec la régionalisation de l'orientation.
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Veiller à la diversité des professionnels invités pour informer les élèves et des parents.
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Parler explicitement des inégalités de genre et sociales en orientation est "capital".
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La difficulté pour les inégalités de genre en orientation est qu'elles correspondent en partie à la réalité du marché du travail.
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Il faut être vigilant à ne pas faire passer les inégalités de genre au second plan par rapport aux inégalités sociales, notamment dans les dispositifs spécifiques (ex: classes avec quotas de filles).
"Il ne faudrait pas que ça nous amène à faire passer au second plan les inégalités sociales."
Impliquer les familles :
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Il est crucial de montrer aux parents que les stéréotypes nuisent à la fois aux filles et aux garçons. "Il n'y a pas que les filles, c'est pas les filles qui sont des victimes... Il faut montrer ce que perdent aussi les autres."
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Les témoignages de professionnels ou de parents atypiques sont plus percutants que les statistiques pour inspirer les élèves.
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Ne pas se focaliser uniquement sur des "héroïnes" inaccessibles, mais montrer des "héroïnes du quotidien" et des hommes dans des professions traditionnellement féminines.
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Adapter les exemples de professions au milieu environnant, ne pas montrer que des "vedettes" (ingénieurs, médecins).
"Faut pas montrer que des vedettes, des ingénieurs... Faut trouver des professions adaptées au milieu environnant sans faire son rabattre les ambitions."
La mixité sociale :
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La mixité sociale est bénéfique pour les élèves et le système : objectif civique ("vivre ensemble") et objectif d'apprentissage ("on progressera moins dans les collèges ou les établissements où les lycées très populaires").
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Ce n'est pas une solution "magique". Des défis existent : hétérogénéité des classes, inquiétudes des parents (niveau qui baisse, sécurité).
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Nécessite un travail "auprès des parents et auprès des élèves aussi".
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Le "pilotage du chef d'établissement" est essentiel (composition des classes, climat, sécurité, couverture des programmes).
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Il faut rassurer les parents, en particulier les plus favorisés qui peuvent craindre que leur enfant "ne souffre pas".
Comparaisons internationales et pistes d'amélioration :
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La France n'est pas atypique sur les inégalités de genre, mais l'est sur l'ampleur des inégalités sociales.
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Ces inégalités sont très précoces ; il faut "s'interroger dès l'enseignement primaire".
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Spécificités du primaire français : classes plus chargées, enseignants plus d'heures, moins formés à la pédagogie en début de carrière.
Importance de la précocité des mesures de soutien :
"dès qu'un élève a une difficulté dès premier trimestre, voire même dès le début, un assistant d'éducation prend l'élève à part et le remet à niveau."
L'orientation crée aussi beaucoup d'inégalités.
Il faut aider les élèves à "ne pas se fermer de portes" en connaissant bien le système et la variété des parcours (BUT, bac pro vers études supérieures).
- Questionner la définition de la réussite : elle ne se limite pas à l'accès aux filières d'excellence (Polytechnique).
Le système français valorise trop une filière unique, ce qui génère de l'échec pour beaucoup.
Lutter contre le fatalisme et expérimenter :
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Il faut se méfier du "fatalisme un peu sociologique" qui dit que les inégalités sont normales.
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Les établissements efficaces "s'empare[nt] de la réussite des élèves".
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Mobiliser des partenaires extérieurs moins fatalistes (éducation populaire).
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Développer des projets qui "valorise[nt] ceux qui ne sont pas valorisés".
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Important pour l'estime de soi des élèves, parents et enseignants.
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"Il faudrait essayer de dépasser un certain fatalisme qui est quand même assez marqué dans notre pays". Comparer avec d'autres pays qui ont une approche plus pragmatique ("What Works").
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Oser expérimenter de "petites pistes d'action très concrètes".
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Exemples concrets : mesurer les différences en début d'année et travailler à ce qu'elles ne s'accroissent pas (primaire), projets pour intéresser les élèves en difficulté (sorties, visites), faire venir des parents pour présenter quelque chose de positif (profession, histoire), ateliers pour parents (ex: maths for moms), travailler sur le sexisme dans les espaces hors classe (récréation).
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Utiliser des films, séries, documents audiovisuels pour "prendre un peu de recul" et montrer d'autres visions de l'école ou d'autres itinéraires.
Conclusion :
Marie Duru-Bellat offre un regard lucide sur les défis de l'égalité scolaire en France, soulignant les causes profondes des inégalités sociales et le rôle des stéréotypes dans les inégalités de genre.
Tout en reconnaissant que l'école ne peut pas résoudre tous les problèmes sociétaux, elle insiste sur la "marge assez importante" dont disposent les acteurs de terrain pour agir.
Son message clé est de "naviguer entre l'école ne peut pas tout et un fatalisme excessif", d'utiliser les outils disponibles (évaluations, recherche), de jouer sur le leadership et le climat d'établissement, d'innover et d'expérimenter pour offrir des parcours diversifiés et valoriser tous les élèves.
Elle conclut sur une note d'espoir invitant à l'action et à la remise en question des regards établis sur la réussite et l'orientation.