Synthèse : Enfants Violents à l'École - Entre Aide et Répression
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse les tensions et les débats entourant la gestion de la violence chez les jeunes enfants au sein du système scolaire et de la société française.
Il ressort que l'école se trouve démunie face à des comportements extrêmes, conduisant à la création de structures expérimentales comme "r'école" pour éviter la déscolarisation.
Parallèlement, une tendance croissante à la médicalisation des troubles du comportement, incarnée par le diagnostic d'hyperactivité et la prescription de Ritaline, suscite une vive controverse.
Des experts dénoncent l'influence du lobbying pharmaceutique et une simplification qui ignore les causes profondes de la souffrance de l'enfant.
Cette approche s'inscrit dans un contexte de "psychose médiatique" qui exagère le phénomène de la violence infantile, contredit par la réalité judiciaire qui atteste de la rareté des cas criminels chez les très jeunes.
L'analyse des cas individuels révèle que la violence est souvent le symptôme d'une souffrance psychique profonde, liée à des contextes familiaux difficiles (ruptures, violence parentale) et socio-économiques précaires.
Face à des réponses répressives ou médicamenteuses, des initiatives de prévention de proximité, comme l'association "Mission Possible", démontrent qu'un accompagnement axé sur l'écoute et le soutien aux familles est non seulement plus humain, mais aussi considérablement moins coûteux et plus efficace à long terme pour la société.
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1. Le Défi de l'École Face aux Comportements Extrêmes
Le système éducatif est confronté à une difficulté croissante pour gérer les comportements violents et ingérables de certains très jeunes élèves.
Les enseignants et les directions d'école expriment un sentiment d'impuissance et de manque de formation, menant à des situations d'échec et à l'exclusion des enfants concernés comme ultime recours.
• Le Cas d'Ethan Paul et Hamadi (6 ans) : Ces deux élèves de CP ont été exclus de leur école pour "comportement violent et ingérable".
Ethan Paul aurait tenté d'étrangler un camarade, conduisant des parents à porter plainte. Sa maîtresse reconnaît son échec :
"Je n'ai pas réussi à ce qu'ils puissent être intégrés en classe et faire les apprentissages de la place de façon satisfaisante." Elle décrit un enfant en "très très très très grande souffrance".
• La Structure "r'école" : Mise en place en janvier 2009 par le rectorat de Paris, cette structure unique en France accueille pour trois mois des enfants exclus.
◦ Objectif : Éviter la déscolarisation en offrant une "surveillance éducative renforcée" et en réapprenant aux enfants les règles de la vie en groupe.
◦ Fonctionnement : Les enfants sont pris en charge par un personnel mixte (enseignante, auxiliaire de vie scolaire), mais seule l'enseignante est spécifiquement formée. Les crises de violence y sont fréquentes et difficiles à gérer pour le personnel.
◦ Limites : Bien que présentée comme le "seul espoir", cette solution est coûteuse et soulève le risque de créer des filières alternatives pour enfants "difficiles", comme le souligne Jean-Louis Barateau, initiateur du projet : "Ça pourrait être dangereux si on multipliait des r'écoles au point d'avoir finalement des écoles alternatives."
2. La Médicalisation de la Violence Infantile : Une Solution Controversée
Face à l'inquiétude grandissante, une approche tendant à considérer les troubles du comportement comme des pathologies médicales à traiter a émergé, non sans susciter de vives critiques.
2.1. Le Rapport de l'INSERM et la Récupération Politique
• Le Rapport (2006) : Consacré aux "troubles des conduites", ce rapport d'experts visait à dépister les "facteurs de risque" et de "vulnérabilité" chez l'enfant.
• La Controverse : Le rapport a servi de caution scientifique à un projet de loi sur la délinquance des mineurs, porté par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur.
Celui-ci affirmait : "Plutôt on n'intervient plus mieux on a de chances d'éviter le drame d'un enfant qui évolue vers la délinquance."
• La Réponse de la Société Civile : Des experts ayant participé au rapport ont précisé n'avoir "jamais écrit un rapport sur la prévention de la délinquance".
En réaction, la pétition "Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans" a recueilli près de 200 000 signatures, dénonçant le risque de transformer des comportements normaux (morsures, colères) en symptômes d'un trouble mental à rééduquer.
2.2. L'Hyperactivité et la Ritaline : Remède ou Simplification ?
Le diagnostic de "l'hyperactivité avec déficit de l'attention" (TDAH) et son traitement par la Ritaline, une amphétamine, sont au cœur du débat.
• La Défense du Traitement : La pédopsychiatre Marie-France Le Heuzey justifie son usage pour "améliorer la qualité de vie et d'améliorer le quotidien de ces enfants", soulignant la souffrance liée au rejet social et familial.
Pour elle, si le médicament permet à l'enfant de ne plus être puni et aux parents de moins se disputer, "on a aussi fait du bien largement à l'enfant".
• La Critique de la Sur-médicalisation :
◦ Rareté de la pathologie : Selon le Pr Bernard Golse (Hôpital Necker), l'hyperactivité "vraie" est très rare (1 à 2 cas pour 1000), loin des 5 à 10% avancés par certains. Il dénonce "l'effet direct du lobbying pharmaceutique qui veut élargir coûte que coûte la prescription de médicaments".
◦ Création de la demande : Philippe Pignarre, ancien cadre de l'industrie pharmaceutique, explique la stratégie marketing : "L'industrie pharmaceutique travaille à créer à la fois l'offre et la demande... On va la créer la demande en disant aux gens... ce que vous saviez pas, c'est qu'il a un trouble mental et qu'on peut soigner ce trouble mental."
◦ Traitement des symptômes, pas des causes : La Ritaline, surnommée "pilule de l'obéissance", agit sur les symptômes mais ne traite pas les causes sous-jacentes de la souffrance.
2.3. L'Expérience Vécue : Le Cas d'Aymeric
Aymeric, 16 ans, a été traité à la Ritaline pendant des années.
Son témoignage illustre l'ambivalence du traitement : "C'était bien mais c'est pas bien. Pourquoi c'était bien ? Parce que ça me calmait d'un côté. Mais... c'était bien pour eux, mais pour moi c'était pas bien parce que là je mangeais plus... j'étais tout le temps fatigué."
3. Psychose Médiatique et Réalité Judiciaire
La perception publique de la violence infantile est fortement influencée par un traitement médiatique qui tend à se focaliser sur des faits divers extrêmes, créant une forme de psychose collective.
• L'Affaire d'Uckange (2009) : Un Emballement Révélateur :
◦ Un garçon de 5 ans est accusé d'avoir poignardé sa sœur de 8 ans, prétendument sous l'influence de jeux vidéo.
L'affaire est largement médiatisée, et la thèse de l'enfant coupable est acceptée par les médias, la police et la justice.
◦ Quelques jours plus tard, la mère avoue être l'auteure du coup de couteau. L'affaire démontre la rapidité avec laquelle "les médias ont véhiculé un peu trop vite le scénario de l'enfant criminel".
• La Perspective des Magistrats : La juge pour enfants Marie-Pierre Hourcade affirme que les affaires de violence au pénal impliquant de très jeunes enfants sont très rares.
Le critère de la responsabilité pénale est le discernement, qui apparaît vers 7-8 ans. "En aucune façon le parquet ne nous saisit pour des situations de violences commises par des très jeunes enfants."
4. Derrière la Violence : Souffrance Psychique et Contexte Familial
L'analyse approfondie des cas révèle que les comportements violents sont presque toujours l'expression d'une souffrance profonde, souvent enracinée dans des histoires familiales et sociales complexes.
• L'Expression de la Souffrance : Le Cas de Sami (13 ans) :
◦ Retiré à 8 ans d'un contexte familial violent, Sami a été ballotté de foyer en foyer. Sa violence est une manifestation de sa tristesse face aux ruptures affectives répétées.
◦ Le Dr Roger Teboul, psychiatre, explique : "Bien souvent, quand vous parlez de la violence, vous parlez de la tristesse... Le seul truc qui permet de tenir, c'est d'être en colère."
L'objectif de son service est de permettre à ces jeunes d'exprimer leur tristesse pour ne plus avoir à l'agir par la violence.
• L'Impact du Contexte Socio-économique : Le Cas de Florian (7 ans) :
◦ Florian vit dans un quartier précaire d'Amiens. Sa mère élève seule 5 enfants avec le RMI. L'État s'est largement désengagé du quartier.
◦ Cet environnement de précarité rend l'éducation extrêmement difficile. La mère de Florian exprime sa peur que son fils devienne délinquant si elle n'est pas soutenue.
5. Stratégies d'Intervention : La Prévention comme Alternative
Face aux approches répressives ou médicales, les initiatives de prévention axées sur l'accompagnement et le soutien des familles démontrent leur pertinence humaine et économique.
• "Mission Possible" : Un Modèle de Prévention de Proximité :
◦ Créée par le juge des enfants Claude Baud, cette association à Amiens accueille librement des familles sans obligation judiciaire.
◦ Elle offre un soutien aux parents, souvent démunis et en rupture avec les services sociaux, sans les juger ni les culpabiliser.
◦ Elle apprend aux enfants les règles de vie en société par le dialogue et un cadre clair, en cherchant à comprendre le sens de leurs comportements plutôt qu'à les étiqueter.
• L'Analyse d'un Juge : Coût et Efficacité : Claude Baud souligne les avantages de la prévention :
◦ Moins Stigmatisant : "Un parcours judiciaire pour un enfant est dix fois plus stigmatisant qu'un parcours de prévention."
◦ Moins Coûteux : Il établit une comparaison financière éloquente :
▪ Prévention (Mission Possible) : 8 € par jour et par enfant.
▪ Placement Éducatif : 200 à 400 € par jour.
▪ Détention en section mineurs : 700 à 1000 € par jour.
La conclusion est claire : investir dans des moyens humains, de l'écoute et du personnel bien formé pour aider les familles et les enfants en souffrance est infiniment moins coûteux que de devoir gérer, quelques années plus tard, les conséquences de cette souffrance non traitée.