L'Exclusion Scolaire et la Fabrique du Décrochage : Enjeux et Mécanismes
Résumé Exécutif
L'exclusion d'un élève, qu'elle soit ponctuelle ou définitive, est devenue un fait banalisé dans le système éducatif français.
Pourtant, les recherches de Julien Garric, enseignant-chercheur en sciences de l'éducation, révèlent que cette pratique constitue un levier majeur du décrochage scolaire.
La France se distingue par une culture de la sanction particulièrement marquée, facilitée par une structure unique : le service de "Vie scolaire".
Ce système permet une externalisation rapide des conflits de classe, mais crée un cercle vicieux où l'élève, de plus en plus éloigné des apprentissages, finit par intérioriser son exclusion.
Le manque de données nationales et de formation sur le sujet occulte une réalité sociale brutale : le décrochage touche de manière disproportionnée les garçons et les élèves issus de milieux défavorisés (REP+), transformant l'école en un lieu où la réussite des uns semble parfois dépendre de l'éviction des plus fragiles.
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I. Une Spécificité Française : La Structure de la Sanction
Le système éducatif français présente des caractéristiques uniques en Europe concernant la gestion des comportements des élèves.
• L'appel d'air de la "Vie Scolaire" : Contrairement à ses voisins européens, l'établissement français dispose d'un service dédié (CPE, AED) qui permet de prendre en charge l'élève en dehors de la salle de classe. Cette existence d'un "ailleurs" facilite l'éviction ponctuelle des élèves perturbateurs.
• Externalisation du traitement : Cette structure permet aux enseignants du secondaire de ne pas avoir à gérer seuls les difficultés de comportement, à l'inverse des enseignants du primaire ou de leurs homologues européens qui doivent trouver des solutions internes à la classe.
• Une culture punitive forte : Les enquêtes de comparaison internationale suggèrent que la France punit davantage et plus sévèrement que les autres pays européens.
Ce recours massif à la sanction (exclusion de cours, retenues, exclusions temporaires ou définitives) crée un paradoxe : les enseignants réclament plus de sévérité alors que les élèves français ressentent un sentiment d'injustice plus fort que partout ailleurs en Europe.
II. L'Angle Mort de l'Institution : Des Données Introuvables
Malgré l'existence d'outils numériques comme Pronote qui recensent chaque punition, le phénomène de l'exclusion reste largement sous-étudié et peu quantifié à l'échelle nationale.
| Type de donnée | État des lieux | | --- | --- | | Données locales (Pronote) | Mine d'informations inexploités au niveau global ; recense les exclusions formelles. | | Pratiques informelles | Non quantifiées (élèves laissés dans le couloir ou chez un voisin). | | Communications institutionnelles | Absence de notes d'information régulières de la DEPP sur les sanctions et les conseils de discipline. | | Formation des personnels | Sujet largement absent de la formation initiale et continue des enseignants. |
Cette absence de volonté politique de centraliser les données suggère un désintérêt pour une pratique jugée "peu glorieuse" et souvent réduite, dans les rapports d'inspection, à une responsabilité individuelle du personnel.
III. Le Lien de Causalité entre Exclusion et Décrochage
Les recherches mettent en évidence une corrélation forte entre les politiques de "tolérance zéro" et l'augmentation de la violence et du décrochage.
1. Le cercle vicieux de l'apprentissage : L'élève exclu passe plus de temps en Vie scolaire qu'en classe. Cet éloignement physique des cours aggrave ses difficultés scolaires initiales, le rendant encore moins apte à suivre les enseignements à son retour.
2. La rupture relationnelle : L'exclusion répétée provoque une escalade dans le conflit. L'élève se sent rejeté et construit des comportements de plus en plus déviants, tandis que l'enseignant, à bout de ressources, multiplie les évictions.
3. Le paradoxe de la Vie scolaire : Pour certains élèves fragiles, la Vie scolaire devient un refuge où ils trouvent l'écoute et le réconfort qu'ils ne trouvent plus en classe.
Cependant, ce réconfort les éloigne définitivement du cœur de la mission scolaire : l'acquisition de connaissances.
IV. Profils des Élèves Exclus et Déterminisme Social
L'exclusion ne frappe pas au hasard ; elle suit des lignes de fracture sociales et de genre très nettes.
• Le genre (80 % de garçons) : Les garçons sont massivement plus punis.
Ce phénomène repose sur des stéréotypes de genre ancrés chez les adultes (parents et personnels), qui attendent des garçons des comportements plus agités.
En réaction, certains garçons ne trouvant pas de valorisation par les notes cherchent une forme de reconnaissance perverse à travers la punition.
• Le déterminisme social :
◦ Familles les plus favorisées : moins de 1 % de décrochage.
◦ Éducation prioritaire renforcée (REP+) : plus d'un tiers des élèves décrochent.
• Le destin scolaire anticipé : Dans les quartiers les plus pauvres, le décrochage est un aboutissement courant.
Dès la classe de sixième, certains élèves font le "deuil" d'une scolarité longue et intériorisent qu'ils ne sont pas des élèves comme les autres.
V. Les Impacts Multidimensionnels de l'Exclusion
L'acte d'exclure n'est jamais anodin et produit des effets délétères sur l'ensemble de la communauté éducative.
• Pour l'élève exclu : Une attaque violente contre l'estime de soi.
L'exclusion est une désignation publique devant les pairs qui force l'élève à adopter des stratégies pour "sauver la face", souvent par le défi ou l'indifférence feinte.
• Pour les enseignants : Un sentiment de souffrance et de contradiction avec leurs propres valeurs.
Personne ne s'engage dans l'enseignement pour "mettre des élèves à la porte", mais l'absence de pratiques collectives alternatives mène à ces situations par défaut.
• Pour les élèves non-exclus : Une éducation à la citoyenneté paradoxale où les "vainqueurs" du système assistent, impuissants ou spectateurs, à l'élimination progressive des "perdants" (les plus fragiles).
VI. Perspectives : Vers une Gestion Collective et Réparatrice
Pour sortir de l'impasse, le passage d'une sanction individuelle à une réflexion d'équipe est nécessaire.
• Le "moment du retour" : La faille majeure de l'exclusion réside dans l'absence de médiation lors du retour de l'élève.
La punition ne devient éducative que si elle est suivie d'un temps de réparation où l'enseignant et l'élève reconstruisent le lien cassé.
• Le théorème de la protection du groupe : Il faut déconstruire l'idée que le sacrifice d'une minorité (1 ou 2 élèves par classe) est le seul moyen de protéger la majorité.
Cumulés à l'échelle d'un collège, ces "sacrifices" constituent une part massive de la jeunesse exclue du système de certification.
• Apprentissage des codes : Les normes de comportement font partie du "curriculum caché". L'école doit enseigner explicitement comment se comporter, au lieu de sanctionner des élèves qui tâtonnent et ne possèdent pas les codes implicites attendus au collège.
Citation clé : « On peut travailler autant qu'on veut sur l'amélioration des savoirs fondamentaux, si un certain nombre d'élèves n'assistent pas aux cours parce que le système pense qu'ils n'y ont pas leur place, on n'y arrivera pas. » — Julien Garric