Synthèse : L'Autorité Éducative Soutenue par la Confiance Interpersonnelle
Résumé Exécutif
Cette note de synthèse résume les principaux arguments de Marie Beretti concernant la relation intrinsèque entre l'autorité éducative et la confiance interpersonnelle, basés sur sa thèse de 2019.
L'analyse met en lumière quatre points critiques :
1. L'Autorité comme Relation Éducative : L'autorité n'est pas un pouvoir de contrainte, mais une relation professionnelle nécessaire et asymétrique, fondée sur la responsabilité de l'enseignant envers les besoins de l'élève.
Son exercice est légitime à condition qu'il vise l'adhésion volontaire de l'élève et non sa soumission, en respectant sa dignité.
2. Le Cercle Vertueux de la Confiance et de l'Autorité : L'argument central est l'existence d'un renforcement mutuel. Une autorité stable et bienveillante sécurise les élèves, ce qui nourrit leur confiance.
En retour, la confiance des élèves facilite l'exercice de l'autorité, car elle engendre une tendance naturelle à l'adhésion et à la coopération, rendant la relation moins "coûteuse" en énergie pour l'enseignant.
3. Les Trois Domaines de la Confiance : L'enquête de terrain révèle que la confiance des élèves envers leur enseignant n'est pas un concept monolithique.
Elle se manifeste dans trois domaines distincts et coexistants :
◦ Confiance Élémentaire : Liée à la relation de personne à personne.
◦ Confiance Juridique : Liée au rôle de l'enseignant comme garant du cadre collectif et des règles.
◦ Confiance Éducative : Liée à la relation d'apprentissage et d'étayage intellectuel.
4. Inspirer Confiance comme Compétence Professionnelle : La capacité à inspirer confiance n'est pas innée mais constitue une compétence professionnelle qui peut être développée.
Elle repose sur l'adoption de postures spécifiques (fiabilité, loyauté, bienveillance), la mise en place d'expériences positives répondant aux besoins fondamentaux des élèves (reconnaissance, sécurité, appartenance) et une démarche compréhensive et empathique.
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1. Contexte de la Recherche
L'intervention de Marie Beretti se fonde sur son travail de thèse soutenu en 2019, intitulé "La relation d'autorité éducative au prisme de la confiance".
La recherche a été motivée par le besoin de comprendre les mécanismes relationnels de l'obéissance et de la désobéissance des élèves.
Pour ce faire, une enquête de terrain approfondie a été menée pendant une année scolaire complète.
• Échantillon : Trois classes de cycle 3 (CE2, CM1, CM2, selon la définition de l'époque).
• Enseignants : Deux hommes et une femme, ayant tous entre 8 et 10 ans d'ancienneté.
Ce choix visait à observer des praticiens ayant une posture d'autorité établie mais n'étant pas encore "trop aguerris ou fatigués".
• Méthodologie :
◦ Observations continues dans les classes, du premier au dernier jour de l'année.
◦ Entretiens longs et approfondis avec les trois enseignants.
◦ Entretiens avec les élèves, menés en petits groupes.
C'est en analysant la confrontation des discours des enseignants et des élèves sur l'autorité que le concept de confiance a émergé comme un facteur explicatif central et inattendu.
2. La Nature de l'Autorité Éducative
Avant d'aborder la confiance, il est essentiel de définir l'autorité éducative comme une relation professionnelle nécessaire mais conditionnée.
2.1. Le "Pourquoi" : Une Nécessité Inhérente à l'Éducation
L'autorité est inévitable et nécessaire dans toute relation éducative.
• Relation Asymétrique : Elle découle de la verticalité de la relation enseignant-élève. Les places ne sont "ni niables ni interchangeables".
• Réponse aux Besoins de l'Élève : L'enfant est "constitutivement vulnérable" car en construction.
L'autorité de l'éducateur est légitime car elle répond aux besoins fondamentaux de l'élève : être accompagné, encadré, enseigné.
• Responsabilité Professionnelle : Assumer cette autorité est une compétence attendue et une responsabilité. Nier la question de l'autorité reviendrait à "nier l'idée même d'éducation".
2.2. Le "Comment" : Les Conditions d'un Exercice Éducatif
Si l'autorité est nécessaire, elle ne doit pas être un pouvoir sans limites.
• Responsabilité vs. Pouvoir : L'autorité de l'enseignant est "plus une responsabilité envers les élèves qu'un pouvoir sur les élèves".
Elle ne doit pas les écraser ou les nier en tant que personnes.
• Respect de la Dignité : L'élève, bien qu'en position "basse", est un "égal en droit", un "semblable".
L'autorité doit s'exercer dans le respect de sa dignité.
• De la Soumission à l'Adhésion : L'objectif n'est pas de soumettre les élèves, mais de les amener à reconnaître la légitimité de l'autorité exercée sur eux, puis à y adhérer volontairement.
Une autorité est véritablement éducative lorsque l'élève choisit "librement" d'obéir.
En se référant aux travaux de Bruno Robe, Beretti distingue deux écueils :
• L'autorité évacuée : Un manque professionnel qui met l'élève en péril.
• L'autorité autoritariste : Une autorité imposée qui verse dans l'autoritarisme et ne permet pas à l'élève de "bien grandir".
3. Le Lien de Renforcement Mutuel entre Autorité et Confiance
Le résultat principal de la recherche est l'identification d'un cercle vertueux entre la relation d'autorité et la confiance interpersonnelle.
• De l'Autorité à la Confiance : Une relation d'autorité stable, contenante et bienveillante sécurise les élèves.
Se sentant soutenus et encadrés, ils développent un sentiment de confiance envers leur enseignant.
• De la Confiance à l'Autorité : La confiance, en retour, facilite l'exercice de l'autorité.
Un des effets majeurs de la confiance est qu'elle génère une "tendance à l'adhésion".
Les élèves qui ont confiance sont plus enclins à coopérer et à obéir volontairement.
Cette dynamique rend l'exercice de l'autorité beaucoup moins "coûteux" physiquement et psychiquement pour l'enseignant.
Les classes où la confiance était forte étaient celles où l'autorité s'exerçait avec le plus de fluidité.
4. Les Trois Domaines de la Confiance de l'Élève
L'analyse des discours des élèves a permis de distinguer trois types de confiance qu'ils peuvent nourrir simultanément envers leur enseignant.
Ces domaines sont distincts : un enseignant peut inspirer une forte confiance dans un domaine et une confiance faible dans un autre.
| Domaine de Confiance | Description | Registre de la Relation | | --- | --- | --- | | Confiance Élémentaire | Confiance en l'enseignant en tant que personne fiable, loyale et bienveillante dans les échanges interpersonnels. | Échange de personne à personne | | Confiance Juridique | Confiance en l'enseignant comme garant juste et impartial du cadre collectif, des règles et du vivre-ensemble. | Échange collectif | | Confiance Éducative | Confiance en l'enseignant en tant qu'expert capable de guider l'apprentissage et de favoriser le développement. | Échange intellectuel et culturel |
Un domaine de confiance fragilisé peut impacter négativement la relation de confiance globale et, par conséquent, la relation d'autorité. Il est donc crucial pour un enseignant de prêter attention à ces trois domaines de manière spécifique.
5. Développer la Confiance : Une Compétence Professionnelle
La capacité à inspirer confiance n'est pas un don, mais une compétence qui se travaille.
Le processus de construction de la confiance suit un schéma précis.
5.1. Le Mécanisme de Naissance de la Confiance
1. Besoins Fondamentaux de l'Élève : Tout élève a des besoins de reconnaissance, de sécurité et d'appartenance.
2. Expériences Positives : Lorsque l'enseignant, par ses actions et ses dispositifs, permet à l'élève de vivre des expériences positives (se sentir considéré, en sécurité, intégré), ces besoins sont comblés.
3. Attribution à l'Enseignant : L'élève attribue ce bien-être à l'enseignant. Il a le sentiment que "c'est grâce à l'enseignant qu'il se sent bien".
4. Génération de la Confiance : Ce sentiment positif nourrit la confiance envers l'enseignant, ce qui déclenche le mécanisme d'adhésion et de coopération.
Inversement, des expériences négatives (sentiment de mépris, d'insécurité, de rejet) attribuées à l'enseignant génèrent de la méfiance ou de la défiance, ce qui rend la relation d'autorité conflictuelle et coûteuse.
5.2. Postures et Attitudes Favorisant la Confiance
Plusieurs postures transversales, relevant de compétences relationnelles et communicationnelles, ont été identifiées chez les enseignants qui inspirent confiance.
• Être une Personne Fiable, Loyale et Animée de Bonnes Intentions :
◦ Fiabilité : Se montrer stable, constant dans ses attitudes et solide dans ses compétences.
◦ Loyauté : Faire preuve de transparence en rendant explicites les objectifs, les règles et les décisions.
◦ Bonnes Intentions : Démontrer que toutes les actions, même les contraintes, visent le bien des élèves et non un intérêt personnel.
• Donner des Gages et des Preuves :
◦ Gages : Annoncer ce qui va se passer, faire des promesses, anticiper.
◦ Preuves : Assurer une congruence totale entre les discours et les actes. "Faire ce qu'on dit et dire ce qu'on va faire."
• Témoigner de sa Confiance envers les Élèves :
◦ La confiance se nourrit de la confiance. Il faut postuler a priori que les élèves sont dignes de confiance, plutôt que d'attendre qu'ils le prouvent.
• Fédérer le Groupe et se Positionner en Leader :
◦ Créer un sentiment d'appartenance en donnant une identité au groupe-classe.
◦ L'enseignant doit se positionner comme un membre du groupe ("nous", "on"), tout en en étant le guide.
• Adopter une Attitude Compréhensive et Empathique :
◦ Partir du point de vue des élèves pour évaluer la pertinence de ses propres attitudes et dispositifs.
◦ Faire verbaliser les élèves sur leur ressenti et leur interprétation des situations, de manière inconditionnelle.
• Travailler en Équipe :
◦ Un engagement collectif de l'équipe éducative sur la voie de la confiance renforce les chances de succès, car il crée un climat global et modélise des relations de confiance pour les élèves.
6. Points Clés de la Session de Questions-Réponses
• Conscience des Enseignants : Les enseignants ont une conscience intuitive du lien entre confiance et autorité ("c'est plus facile quand on a la confiance des élèves").
Cependant, les mécanismes précis de construction de cette confiance sont souvent un "impensé".
• Influence de l'Âge : La confiance est plus spontanée chez les plus jeunes enfants, car elle est liée à une question de survie et de réponse aux besoins vitaux.
Plus l'élève grandit, plus la confiance devient une construction rationnelle et doit être activement travaillée.
• Profils d'Attachement et Confiance Généralisée : L'histoire personnelle de l'élève (relation à l'adulte, profil sécure/insécure) constitue sa "confiance généralisée".
C'est un déterminant qui ne dépend pas de l'enseignant mais qui influence la capacité de l'élève à faire confiance.
L'enseignant doit en avoir conscience pour ajuster ses attentes et ses précautions, tout en sachant que le résultat n'est jamais garanti.
• Rôle de la Famille : La confiance des parents envers l'école et l'enseignant peut "étayer" la confiance de l'enfant.
Il est donc important de travailler également à inspirer confiance aux parents.
Cependant, une défiance institutionnelle profonde de la part des familles est très difficile à surmonter à l'échelle d'un seul enseignant.