Rapport de Commission d’Enquête sur l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : État des Lieux et Perspectives de Réforme
Synthèse
Le rapport parlementaire publié en avril 2025, après un an d’enquête et 83 heures d’auditions, dresse un constat accablant du système de protection de l’enfance en France.
Touchant près de 400 000 enfants, le dispositif de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) est qualifié de « système à broyer des vies » et de « fabrique du malheur ».
Les défaillances systémiques incluent des violences institutionnelles, un suivi médical quasi inexistant, une incapacité à protéger les mineurs de la prostitution et un manque criant de moyens humains et financiers.
Le rapport appelle à une reconnaissance historique de la faillite de l’État et propose 92 recommandations pour transformer l’enfance, jusqu’ici considérée comme un « impensé des politiques publiques », en une priorité nationale.
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I. Un Système en État d’Implosion : Constats Majeurs
L’analyse de la commission d’enquête révèle que la protection de l’enfance est au bord de l’effondrement, marquée par des drames récurrents et une application défaillante des lois existantes.
Des chiffres alarmants
• Population concernée : Environ 396 900 jeunes sont suivis par l’ASE, soit 2 % de la génération des 0-18 ans.
• Mortalité et violences : Un enfant meurt sous les coups de ses parents tous les cinq jours en France. Parmi eux, un sur deux était déjà suivi par les services sociaux.
• Prostitution des mineurs : On estime que 15 000 mineurs suivis par l’ASE seraient victimes de réseaux de prostitution.
• Précarité post-placement : 45 % des sans-abris âgés de 18 à 25 ans sont issus de l’aide sociale à l’enfance.
Défaillances institutionnelles et législatives
• Non-respect des lois : La loi de 2022 interdisant le placement des mineurs dans des hôtels n'est pas appliquée. Le cas de Lili (15 ans), qui s’est suicidée dans un hôtel en 2024, illustre tragiquement cette faillite.
• Absence de normes : L’ASE est le seul secteur de l’enfance en France sans taux d’encadrement ni normes précises.
• Carences de contrôle : L’affaire de Châteauroux a révélé l’existence de réseaux de familles d’accueil sans agrément, où des enfants ont subi violences et travail dissimulé sans contrôle effectif du département.
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II. L’Enfance : Un « Impensé » des Politiques Publiques
Isabelle Santiago, rapporteuse de la commission, souligne que l’enfance n’a jamais été réellement pensée comme une politique publique structurée par l’État, qui a historiquement délégué cette mission sans cadre rigide.
Un manque de données et de recherche
• Le budget alloué à la recherche sur la protection de l'enfance est jugé dérisoire.
• Il existe une opacité persistante : moins d'un quart des départements font remonter leurs données de manière complète, malgré une obligation légale datant de 2002.
• Les systèmes d'information sont obsolètes et ne permettent pas de suivi longitudinal des parcours des enfants.
Le déficit de prévention
Le système se concentre sur l’urgence au détriment de la prévention. L’augmentation de 45 % du nombre d’enfants placés depuis 1998 est attribuée à deux facteurs :
1. Une baisse du seuil d'intolérance de la société face aux violences faites aux enfants.
2. Une augmentation de la pauvreté rendant certaines familles incapables de répondre aux besoins fondamentaux de l’enfant.
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III. Impact Sanitaire et Psychologique sur les Mineurs
Le Dr Céline Greco souligne que les traumatismes subis durant le placement ont des conséquences physiques et psychiques dévastatrices à long terme, réduisant l'espérance de vie des enfants placés de 20 ans.
| Pathologie / Risque | Prévalence par rapport à la population générale | | --- | --- | | Maladies cardio-vasculaires | x 2 | | Maladies respiratoires | x 2,3 | | Cancers | x 2 | | Démence | x 11 |
Constats médicaux critiques :
• Seuls 28 % des enfants bénéficient d’un bilan de santé lors de leur admission à l’ASE.
• Seuls 10 % font l’objet d’un suivi médical régulier.
• Syndrome de l’hospitalisme : Des cas de dépression sévère chez les nourrissons (mutilations, retards de développement) sont signalés dans certaines pouponnières en surproduction, où les bébés sont parfois transportés seuls en taxi pour leurs rendez-vous.
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IV. Recommandations et Leviers de Transformation
Le rapport formule 92 recommandations visant à instaurer une « sécurité systémique » pour l'enfant.
Mesures d’urgence et réparations
• Commission Nationale de Réparation : Créer une instance pour reconnaître et réparer les violences institutionnelles subies par des générations d'enfants.
• Avocat obligatoire : Garantir la présence d’un avocat pour chaque enfant dans les procédures judiciaires le concernant.
• Contrôles inopinés : Autoriser les parlementaires à visiter les lieux d’accueil sans préavis.
Réformes structurelles
• Normes d'encadrement : Instaurer des taux d'encadrement obligatoires pour les éducateurs.
• Soin et santé : Généraliser les bilans de santé à l'entrée et assurer un suivi médical continu.
• Attractivité des métiers : Créer 30 000 postes pour pallier la pénurie actuelle et améliorer la formation des professionnels.
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V. Débat sur la Responsabilité : État vs Départements
Le document met en lumière une tension forte entre l'État et les Conseils Départementaux, gestionnaires de l'ASE.
• Critique des Départements : Des militants comme Lias Loufock dénoncent une « déresponsabilisation » de certains élus qui privilégieraient des investissements électoraux (infrastructures) au détriment de la protection de l'enfance. Certains départements excédentaires continuent de placer des enfants en hôtel.
• Défense des Départements : Maël de Calan (Président du Finistère) évoque une « implosion » due à une explosion des troubles mentaux chez les jeunes et à un manque de moyens financiers transférés par l'État.
Il plaide pour une « cause nationale » accompagnée de financements massifs.
• L'Omertà Institutionnelle : Le journaliste Claude Ardid dénonce une culture du secret au sein des services départementaux qui entrave la révélation des failles du système.
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Conclusion
Le rapport Santiago marque une étape historique en reconnaissant le caractère systémique des violences au sein de l’ASE.
Le consensus politique autour de ce document souligne l'urgence d'une refonte totale.
La réussite de cette réforme dépendra de la capacité de l'État à reprendre une place de pilote aux côtés des départements, à injecter des moyens financiers à la hauteur des enjeux sanitaires, et à changer radicalement de paradigme pour considérer l'enfant non plus comme un objet d'éducation, mais comme un véritable sujet de droit.