Briefing : Apprivoiser les écrans et accompagner l'enfant (Repères 3-6-9-12+)
Ce document synthétise les interventions de Serge Tisseron, psychiatre et docteur en psychologie, concernant l'introduction et la régulation des outils numériques dans la vie des enfants.
Il détaille la méthodologie des balises « 3-6-9-12+ » et analyse les enjeux sociétaux, psychologiques et éducatifs liés aux écrans.
Résumé Exécutif
L'omniprésence des écrans ne doit pas être abordée sous l'angle de la simple interdiction, mais sous celui de l'apprivoisement et de la médiation.
La méthode « 3-6-9-12+ » propose des repères chronologiques pour adapter l'usage des outils numériques au développement de l'enfant. Les points clés sont les suivants :
• La relation humaine prime sur l'outil : Le danger n'est pas l'écran en soi, mais la carence d'interactions humaines et le défaut d'attention parentale (notamment via l'usage excessif du smartphone par les adultes).
• L'autorégulation : L'objectif éducatif est d'apprendre à l'enfant à gérer son temps et ses frustrations, sur le modèle de l'éducation alimentaire.
• Responsabilité collective : La gestion des écrans relève des parents, mais aussi de l'école (éducation aux médias), des industriels (captologie) et des politiques publiques (offres d'activités alternatives).
• Hygiène de vie : La préservation du sommeil (absence d'écrans dans la chambre la nuit) et des moments d'échanges (repas sans écran) est impérative.
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1. Mutations générationnelles et culturelles
L'analyse de Serge Tisseron distingue deux vagues majeures de transformation liées au numérique :
Les Millennials (nés entre 1980 et 1995)
Ils ont introduit des changements structurels dans le rapport au savoir et à l'identité :
• Collaboration : Émergence de la construction collaborative des savoirs (type Wikipédia).
• Hyper-attention : Développement d'une attention très concentrée et éphémère, propre aux jeux vidéo, opposée à l'attention lente de la lecture.
• Fluidité identitaire : Capacité à gérer des identités multiples via des avatars dans les mondes virtuels.
• Sociabilité d'intérêt : Les liens se construisent désormais davantage par centres d'intérêt partagés que par proximité physique.
La Génération Z (née entre 1995 et 2010)
Cette génération grandit avec un smartphone en poche, ce qui modifie radicalement son rapport à la famille, au travail et à la politique.
Elle est la cible privilégiée de l'économie de l'attention et de la captologie, discipline utilisant les biais cognitifs pour maximiser le temps passé sur les plateformes.
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2. Le cadre des balises 3-6-9-12+
Ce système repose sur trois principes : l'alternance (activités avec/sans écran), l'accompagnement et l'apprentissage de l'autorégulation.
| Âge | Recommandations Clés | Objectifs et Logique | | --- | --- | --- | | Avant 3 ans | Éviter la télévision. Écrans interactifs uniquement si accompagnés et brefs. | Le cerveau du bébé ne « digère » pas la télévision. Besoin prioritaire de mimiques et de voix humaines réelles. | | De 3 à 6 ans | Temps d'écran fixe à heure régulière. Choix de programmes de qualité. | Apprendre à attendre (retarder la satisfaction) pour développer l'autorégulation. | | De 6 à 9 ans | Introduction d'activités créatives (ex: photographie numérique). | Passer du statut de consommateur à celui d'acteur/créateur d'images. | | De 9 à 12 ans | Écrans partagés. Dialogue sur le fonctionnement d'Internet. | Partager une culture commune (films, jeux collaboratifs type Minecraft). Prévenir les risques (données, pornographie). | | Après 12 ans | Surveillance du sommeil et des réseaux sociaux. | Responsabilisation face aux algorithmes et aux fake news. Éducation à la « grammaire d'Internet ». |
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3. Les dangers de la « Technoférence » parentale
Un point majeur du discours de Serge Tisseron concerne l'impact de l'usage des écrans par les adultes sur le développement de l'enfant :
• Appauvrissement relationnel : Un parent sur son smartphone pendant qu'il s'occupe de son bébé réduit ses mimiques, utilise des phrases plus courtes et moins d'émotions.
• Conséquences neurologiques : Pour l'enfant, cette inattention parentale peut avoir les mêmes effets délétères qu'un abandon devant un écran : troubles du développement et sentiment d'insécurité.
• Risques physiques : Augmentation du risque d'accidents dans les espaces publics (jardins, parcs) par manque de vigilance des accompagnateurs connectés.
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4. Analyse des mésusages : Responsabilités et Facteurs de risque
Le document identifie plusieurs causes aux usages problématiques des écrans, au-delà de la simple volonté individuelle :
1. Les quiproquos numériques : La communication par écran est dénuée de mimiques et d'intonations, créant des malentendus qui peuvent dégénérer en violence physique lors du retour en présentiel (notamment le lundi à l'école après un week-end d'échanges numériques).
2. Inégalités sociales : Les familles favorisées peuvent offrir des alternatives (sport, musique, théâtre). Dans les milieux défavorisés, l'écran est souvent la seule distraction accessible, faute de politiques de la ville adaptées.
3. Fragilités psychiques : Les enfants ayant subi des traumatismes ou souffrant d'un défaut d'estime de soi peuvent utiliser le numérique pour reproduire des violences ou s'isoler.
4. Stratégies industrielles : Les plateformes contournent les régulations pour instaurer des habitudes comportementales fortes, bien que le terme médical d'« addiction » soit scientifiquement réservé par l'OMS au seul trouble du jeu vidéo (sous conditions strictes).
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5. Recommandations pratiques pour les familles
Pour une gestion saine du numérique au quotidien, deux règles d'or sont préconisées :
• Le repas du soir sans écran : Instituer le dîner comme un moment d'échange exclusif. Cela crée une « fenêtre temporelle » où l'enfant sait qu'il peut parler s'il rencontre un problème (harcèlement, inquiétude).
• Pas d'écran dans la chambre la nuit : Les écrans sont les ennemis du sommeil en raison de la lumière bleue qui perturbe la mélatonine et de l'excitation cognitive.
L'utilisation d'un réveil classique est conseillée pour tous, parents compris.
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6. Citations et Réflexions Clés
« Le problème ce n’est pas l’écran, c’est le défaut de relation humaine. »
« On ne met pas de bifteck et de frites dans le biberon [...] de la même manière, le bébé ne digère pas la télé. »
« La culture des jeunes d'aujourd'hui, c'est la culture des adultes de demain. »
« Apprendre à attendre, c'est la première marche sur la voie de l'apprentissage de l'autorégulation. »
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7. Perspectives institutionnelles et éducatives
Serge Tisseron appelle à une mobilisation dépassant le cadre familial :
• Politique de la ville : Créer des activités sportives et culturelles gratuites ou à prix réduit pour offrir des alternatives réelles à l'enfermement numérique.
• Éducation nationale : Passer d'une simple fourniture de tablettes à une véritable formation aux pratiques collaboratives. La tablette doit servir à créer ensemble et non à isoler chaque élève.
• Régulation européenne : Légiférer sur les plateformes pour obliger à la régulation des contenus et protéger les données (RGPD).