Synthèse sur l'Éducation à la Citoyenneté Numérique : S'appuyer sur les Pratiques des Jeunes
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse les perspectives et stratégies d'éducation à la citoyenneté numérique, basées sur les interventions d'experts en sociologie, en éducation au numérique et d'un praticien en milieu scolaire.
L'idée centrale est un changement de paradigme : passer d'une approche "riscocentrée", focalisée sur la protection et l'interdiction, à une posture d'accompagnement qui s'appuie sur les pratiques réelles et les centres d'intérêt des jeunes.
Les intervenants soulignent que les jeunes utilisent le numérique pour des raisons profondes liées à la construction identitaire, à la régulation du stress et à la recherche de réponses que les adultes ne fournissent pas toujours.
Pour être efficaces, les éducateurs doivent adopter une posture d'empathie, de légitimation des cultures numériques des jeunes et de co-construction des savoirs.
L'objectif final est de développer leur réflexivité, leur esprit critique et leur pouvoir d'agir, en les aidant à comprendre les mécanismes des plateformes, leurs droits, leurs devoirs et le potentiel émancipateur du numérique, plutôt que de se limiter à une posture de méfiance.
--------------------------------------------------------------------------------
1. Redéfinir la Citoyenneté Numérique au-delà des Risques
Le point de départ de la discussion est le constat que la notion de citoyenneté numérique est souvent perçue par les adultes à travers le prisme de l'inquiétude et de la protection.
Les intervenants s'accordent sur la nécessité d'élargir cette vision.
• Une Définition Élargie : La définition du Conseil de l'Europe est citée comme un modèle, incluant des dimensions positives telles que l'inclusion, la créativité, l'empathie et la participation active.
• Faire "avec eux" plutôt que "pour eux" : Il y a une prise de conscience croissante de l'importance d'impliquer les jeunes dans la construction de leur citoyenneté numérique.
• Un Vocabulaire Inadapté : Selon Nicolas Bourgeon, professeur documentaliste, le terme "citoyenneté numérique" est un jargon institutionnel qui ne résonne pas chez les élèves.
L'approche efficace consiste à "utiliser leur mot à eux".
Priorités pour l'Éducation au Numérique
Chaque intervenant définit une priorité pour l'éducation à la citoyenneté numérique :
| Intervenant | Organisation | Priorité | Citation Clé | | --- | --- | --- | --- | | Axel Dein | Directrice, Internet sans crainte | Comprendre | "Comprendre l'espace numérique dans lequel on évolue, comprendre les services qu'on utilise, comprendre les algorithmes pour être un utilisateur éclairé." | | Jocelyn Lachance | Sociologue, Crédat | Valoriser | "Ce qu'on oublie souvent, c'est que la plupart des jeunes se comportent quand même bien à l'heure du numérique et la question c'est en tant qu'adulte qu'est-ce qu'on est capable de valoriser les bonnes pratiques." | | Nicolas Bourgeon | Professeur Documentaliste | S'adapter | "Ce sont des mots qui appartiennent au vocabulaire plutôt institutionnel et l'approche que j'essaie d'avoir bah d'utiliser leur mot à eux." |
2. Changer le Regard des Adultes sur les Pratiques Numériques des Jeunes
Une critique fondamentale adressée à l'approche actuelle est le regard que les adultes portent sur les usages numériques des jeunes, souvent teinté de méconnaissance et de fantasmes.
Le Regard "Riscocentré" et ses Limites
Jocelyn Lachance identifie que l'intérêt des adultes pour les pratiques des jeunes est souvent "riscocentré", se concentrant sur les aspects délétères.
Cette focalisation a plusieurs conséquences négatives :
• Elle occulte les bénéfices : Les jeunes utilisent le numérique pour des raisons essentielles à leur développement : construction de l'identité, gestion de questions existentielles, socialisation.
• Elle crée un décalage : Les jeunes ont l'impression que les adultes "passent à côté de ce qui est l'essentiel pour eux", à savoir le sens et les avantages qu'ils trouvent en ligne.
La Solitude des Jeunes et l'Indisponibilité des Adultes
Un thème récurrent est le sentiment de solitude des jeunes face au numérique.
• Manque d'accompagnement : Selon Axel Dein, les jeunes "sont extrêmement seuls" et "n'identifient pas les adultes autour d'eux comme des personnes qui sont susceptibles de les accompagner".
• Le numérique comme palliatif : Jocelyn Lachance confirme que les jeunes vont chercher en ligne ce qu'ils ne trouvent pas auprès des adultes.
Une recherche sur l'usage de l'IA par les jeunes montre qu'ils s'en servent pour obtenir "une réponse structurée et rassurante" lorsqu'ils perçoivent les adultes comme indisponibles ou que le sujet est délicat (sexualité, mort).
La Question de l'Interdiction
L'interdiction est une pratique éducative structurante, mais son application au numérique soulève des questions complexes.
Jocelyn Lachance met en garde contre une approche simpliste :
1. Le Sens : Les adultes doivent s'interroger sur leurs motivations réelles derrière une interdiction.
2. L'Efficacité et le Déplacement : Interdire l'accès à un espace peut pousser les jeunes vers un autre espace potentiellement moins sécurisé.
3. La Perte de Bénéfices : L'interdiction peut supprimer des pratiques bénéfiques pour les jeunes, comme la régulation du stress.
L'exemple d'un lycée québécois interdisant les smartphones est parlant : les élèves ont révélé qu'ils utilisaient leur téléphone pour écouter de la musique et s'isoler afin de gérer leur stress avant les examens.
3. De la Prévention à l'Accompagnement : S'appuyer sur les Pratiques Réelles
La deuxième partie de la discussion se concentre sur les méthodes pour passer d'une posture de simple prévention à un véritable accompagnement, en partant des usages concrets des jeunes.
La Co-construction et l'Immersion
Internet sans crainte, dirigé par Axel Dein, développe des ressources (serious games, scénarios interactifs) en impliquant directement les jeunes.
• Le rôle des panels de jeunes : Ils sont essentiels pour assurer la justesse et l'authenticité des ressources.
Les jeunes poussent souvent les scénarios à être plus intenses pour refléter la réalité ("Mais là c'est trop tiède ce qu'on vit c'est plus intense c'est plus dur que ça.").
• Susciter l'esprit critique : L'objectif n'est pas de donner des leçons de manière descendante, mais de "les amener à prendre du recul, à se questionner".
Ces séances collectives permettent une "autorégulation" bienveillante entre pairs.
Partir des Centres d'Intérêt des Élèves
Nicolas Bourgeon mène un projet avec des élèves de 6ème sur les influenceurs, un sujet qui les passionne. La démarche est la suivante :
1. Point de départ : Les élèves choisissent un influenceur qu'ils apprécient.
2. Analyse guidée : Ils décryptent le modèle économique (économie de l'attention, monétisation), les partenariats commerciaux (encadrés par la loi de 2023) et les techniques pour capter l'audience.
3. Prise de conscience : Ce travail leur fait réaliser que lorsqu'ils consultent du contenu, "ils créent de la valeur". Les élèves identifient facilement les circuits financiers (produits, boutiques, microdons).
4. La Citoyenneté Numérique en Action : Vers l'Émancipation
La dernière partie explore les moyens de donner aux jeunes un réel pouvoir d'agir (empowerment) et de développer leur réflexivité.
L'Expérience "Digital Practice Awareness" (DPA)
Une recherche menée par Mélina Solari Landa auprès de lycéens offre des enseignements clés :
• La primauté du désir : "Le désir est le meilleur moteur de l'usage des adolescents."
Le besoin de socialiser et les émotions l'emportent sur une évaluation rationnelle des risques, même lorsque les jeunes sont informés de l'utilisation de leurs données.
• Difficulté avec la temporalité et la distance : Les jeunes ont du mal à percevoir comment leurs actions en ligne actuelles peuvent avoir des conséquences à long terme ou affecter des personnes à une échelle globale.
• L'inefficacité des approches prescriptives : Les logiques restrictives ne permettent pas de développer la réflexivité.
Développer la Réflexivité et la Confiance
• L'objectif de réflexivité : Pour Jocelyn Lachance, le but est d'amener les jeunes à réfléchir à ce qu'ils vivent et ressentent avant qu'une situation problématique ne survienne.
Un "carnet de déconnexion" accompagné est plus efficace qu'un simple défi.
• Le risque de briser la confiance : Une approche trop axée sur les risques peut être contre-productive.
Une jeune fille, après avoir reçu de la prévention, n'a pas osé parler à ses parents d'une expérience sur une application de rencontre par peur de se faire gronder.
• Légitimer leur culture : Pour Nicolas Bourgeon, établir la confiance passe par la reconnaissance de la légitimité de la "culture geek" des élèves.
Éduquer aux Droits, aux Devoirs et au Pouvoir d'Agir
Axel Dein insiste sur la nécessité de former les jeunes à la compréhension de leurs droits et devoirs en ligne, car leur première activité numérique est souvent sociale.
Internet sans crainte a développé une mallette pédagogique qui aborde trois axes :
1. Comprendre ses droits et devoirs.
2. Comprendre le rapport à l'autre en ligne (limites public/privé, liberté d'expression).
3. Comment le numérique donne le pouvoir d'agir.
S'inspirer des Codes Numériques
Jocelyn Lachance suggère de s'inspirer des raisons du succès des YouTubeurs et Twitchers auprès des jeunes. Ces créateurs donnent le sentiment de créer un espace sécurisant où :
• Les jeunes sentent que les discussions partent d'eux ("on peut poser les vraies questions").
• Leur parole est comprise et valorisée.
• Leur culture n'est pas "délégitimée".
L'enjeu pour l'adulte est de s'interroger sur sa propre posture :
"Est-ce que moi je suis personnellement dans une posture qui délégitime les pratiques numériques et qui fait un espèce de mouvement de répulsion par rapport aux jeunes ?"