Droits de l'enfant : Transformer l'École de l'intérieur
Synthèse exécutive
Ce document de synthèse analyse les stratégies et les impacts de l'intégration des droits de l'enfant au cœur du fonctionnement de l'école.
Basée sur les témoignages d'experts et de praticiens, l'analyse révèle que si la France a ratifié la Convention Internationale des Droits de l'Enfant (CIDE) depuis 1990, son application reste inégale, notamment en ce qui concerne le droit à l'expression et à la participation des élèves.
L'approche préconisée dépasse le simple enseignement théorique des droits pour les incarner dans la posture des adultes, les relations interpersonnelles et l'organisation même de l'établissement.
Le programme "École amie des droits de l'enfant" de l'UNICEF sert de modèle central, illustrant une démarche qui vise un changement de culture profond et durable.
Cette méthode s'appuie sur un diagnostic participatif, l'implication de toute la communauté éducative (enseignants, élèves, personnels, parents) et l'utilisation d'outils concrets comme la "marche exploratoire" pour évaluer l'environnement scolaire du point de vue de l'enfant.
Les bénéfices identifiés sont significatifs : amélioration notable du climat scolaire, renforcement du respect de soi et des autres, et développement précoce des compétences citoyennes.
Les données issues d'expériences internationales démontrent une augmentation du sentiment de sécurité et de l'écoute perçue par les élèves, ainsi que de leur capacité à influencer les décisions qui les concernent.
Cependant, la mise en œuvre se heurte à des défis majeurs, tels que la prévalence de l' "adultisme" – la tendance des adultes à décider à la place des enfants – et la perception d'une surcharge de travail pour les enseignants.
La clé du succès réside dans un engagement sur le temps long, considérant ces programmes non comme une initiative ponctuelle mais comme un investissement fondamental pour former des citoyens actifs et responsables.
État des lieux des droits de l'enfant dans le système éducatif français
La Convention Internationale des Droits de l'Enfant (CIDE) : Un cadre juridique sous-appliqué
La CIDE, adoptée par les Nations Unies en 1989 et ratifiée par la France en 1990, constitue le socle juridique des droits de l'enfant.
Ce texte de 54 articles protège les individus de 0 à 18 ans et couvre l'ensemble de leurs droits fondamentaux.
Cependant, selon Valérie Becket, professeure en sciences de l'éducation, l'application de cette convention en France est "inégale selon les domaines".
La France n'est pas considérée comme un "bon élève", particulièrement sur les enjeux d'expression et de participation.
Des enquêtes comparatives à l'échelle européenne montrent que, malgré l'existence de dispositifs comme les conseils d'école ou les conseils d'enfants, un décalage persiste entre les droits permis et le ressenti réel des enfants, plaçant parfois la France en bas du classement.
Julie Zarlot, de l'UNICEF France, précise que si la France est exemplaire dans certains domaines comme le droit global à la santé ou à l'éducation, des manques subsistent pour certains enfants qui n'ont pas un accès suffisant à l'école, à la santé ou à la protection.
La perception des droits à l'école
L'environnement scolaire présente des tensions inhérentes à l'application des droits de l'enfant. Richard Côtier, directeur d'école, souligne que "l'organisation prend le pas sur le respect de chacun".
La focalisation sur les objectifs d'apprentissage peut parfois occulter la nécessité de garantir les droits fondamentaux des élèves.
• L'équilibre Droits/Devoirs : Une réaction fréquente des adultes (enseignants, parents) à l'évocation des droits de l'enfant est la question des devoirs.
La réponse apportée est que le droit de l'un implique le devoir pour l'autre de le respecter. "Le devoir, c'est le devoir de respecter les droits de tous, y compris les siens propres et ceux des autres."
• Écart de perception : Les diagnostics menés en amont des projets révèlent souvent un décalage entre la perception de l'école par les élèves, qui la vivent de l'intérieur, et celle de leurs parents, qui sont à l'extérieur.
Cette différence justifie la nécessité de recueillir le point de vue de toutes les parties prenantes.
Le programme "École amie des droits de l'enfant" : Une approche transformative
Philosophie et approche pédagogique
Le programme de l'UNICEF est présenté comme une démarche de prévention positive.
Plutôt que de se concentrer sur la lutte contre des problèmes (comme le harcèlement) par une approche "par la négative", il vise à "motiver tout le monde pour faire en sorte que les droits de tous soient respectés".
L'approche pédagogique de l'UNICEF, qualifiée d'"approche par les droits", repose sur trois piliers :
1. Apprendre sur les droits : Acquérir la connaissance de la CIDE.
2. Apprendre par les droits : Expérimenter les droits dans la pratique quotidienne, via la posture de l'enseignant et le fonctionnement de l'école.
3. Apprendre pour les droits : Devenir capable de défendre ses propres droits et ceux des autres.
L'objectif est un "changement de comportement" et un "renforcement des capacités" des adultes comme des enfants. Il ne s'agit pas simplement d'un apport de connaissances, mais d'une transformation profonde du fonctionnement de l'école.
Mise en œuvre concrète à l'école L. Martine
L'école dirigée par Richard Côtier, engagée dans le programme depuis un an et demi, illustre cette mise en œuvre.
• Comité de Pilotage (Copil) : Un comité a été créé pour piloter le projet, rebaptisé "Conseil de vie citoyenne" pour préparer les élèves au collège.
Sa particularité est d'inclure un large éventail d'acteurs : élèves, enseignants, AVS, personnel d'entretien, animateurs du périscolaire.
Ce lieu permet de "penser tous avec nos regards différents le fonctionnement de l'école du point de vue des droits".
• La "Marche Exploratoire" : Cet outil concret consiste à parcourir l'école en se posant des questions spécifiques sous l'angle d'un droit (ex: la sécurité).
Les élèves et adultes observent et analysent des lieux précis pour déterminer s'ils s'y sentent en sécurité, si les adultes sont perçus comme un secours potentiel, etc.
Cette démarche permet d'objectiver le diagnostic initial en se basant sur la perception et le vécu de l'enfant.
• Une approche modeste et progressive : La première phase a consisté à assurer une formation sur les droits de l'enfant dans toutes les classes et à mettre en place les structures participatives.
L'accent est mis sur la modestie des objectifs annuels pour assurer leur réalisation concrète et maintenir la confiance dans le processus.
Le temps long comme condition du succès
Richard Côtier insiste sur le fait que la transformation d'une culture scolaire est un processus long.
Il considère la durée de trois ans du programme UNICEF comme "juste la piqûre, juste le vaccin". Selon lui, il faudra "peut-être encore 5, 10 ans derrière" pour qu'un établissement puisse affirmer avoir durablement intégré cette culture.
Le but est de créer une dynamique pérenne où la communauté éducative constate un changement profond et irréversible dans son fonctionnement.
Impacts, défis et généralisation
Impacts mesurables sur le climat scolaire et les élèves
L'expérience du Royaume-Uni, où le programme existe depuis plus de dix ans dans 4500 écoles, fournit des données quantitatives sur son impact.
| Indicateur d'impact (Évaluation au Royaume-Uni) | Chiffres clés | | --- | --- | | Amélioration du respect de soi et des autres | 93 % des enfants | | Augmentation du sentiment de sécurité à l'école | \+ 5 % | | Augmentation du sentiment d'être écouté à l'école | \+ 5 % | | Augmentation de la capacité à influencer les décisions | \+ 14 % des enfants | | Augmentation du sentiment d'être respecté par les adultes/pairs | \+ 11 % | | Connaissance supérieure de leurs droits | \+ 37 % des enfants |
Au-delà des chiffres, l'impact qualitatif est la formation de futurs citoyens qui ne sont pas "relativement passifs", mais qui ont expérimenté que leur parole peut avoir un effet sur le monde qui les entoure et que le changement nécessite un engagement collectif.
Surmonter les freins et les obstacles
• L' "Adultisme" et la peur de la contestation : Valérie Becket identifie un frein majeur dans la tendance des adultes à voir les "risques" (désordre, contestation) de la participation des élèves plutôt que les "bénéfices" à long terme.
Cette posture, qui consiste à décider "à la place de l'enfant", peut priver ce dernier d'expériences nécessaires à son développement.
• La charge de travail des enseignants : La crainte que ces programmes représentent une "couche" supplémentaire de travail est une objection fréquente. Julie Zarlot répond que les outils pédagogiques de l'UNICEF sont conçus pour être directement liés aux programmes scolaires, permettant aux enseignants de "piocher" dans différentes disciplines pour illustrer les droits "sans en avoir l'air".
Au-delà du primaire : Application au collège et au lycée
Valérie Becket note que l'enseignement secondaire dispose déjà de nombreuses structures de participation (Conseil de la Vie Collégienne, Conseil de la Vie Lycéenne, délégués). Cependant, leur existence ne garantit pas une meilleure application des droits ni une meilleure écoute des élèves.
Elle suggère que des outils comme la "marche exploratoire" seraient très pertinents pour les adolescents afin d'analyser leur vécu de l'établissement.
Surtout, elle insiste sur la nécessité de créer des "passerelles" entre le primaire et le secondaire pour assurer une continuité. Sans cela, un élève habitué à participer et à être écouté risque de subir un choc ("patatra") en arrivant dans un environnement où il "ne peut plus rien dire".
Citations clés
Valérie Becket, sur le droit le plus important à travailler à l'école : "Le droit d'avoir un point de vue."
Richard Côtier, sur la nécessité d'un engagement sur le long terme : "Le programme UNICEF par exemple il est prévu sur 3 ans et moi je pense que 3 ans c'est juste la piqûre, c'est juste le vaccin.
Ce n'est pas le temps qu'il va falloir pour construire un système où vraiment on aura pris en compte ce phénomène là."
Julie Zarlot, sur l'intégration des droits dans le quotidien : "On peut parler des droits de l'enfant et les rendre quotidien, effectif, presque sans en avoir l'air."
Richard Côtier, sur le risque de ne pas favoriser la participation : "Le risque de faire grandir des élèves qui sont pas dans la participation [...] ça veut dire que on fait des enfants qui sont relativement passifs, qui laissent prendre les autres des initiatives parce que finalement on leur demande pas leur avis."