Les AESH : Pilier Méconnu et Précaire de l'École Inclusive
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse les conditions de travail, le rôle et le manque de reconnaissance des Accompagnants d'Élèves en Situation de Handicap (AESH), un métier jugé indispensable au projet de l'école inclusive en France.
Il ressort une tension fondamentale : alors que les AESH sont essentiels à la scolarisation de près de 500 000 élèves et expriment une grande fierté pour leur mission, ils subissent une maltraitance institutionnelle systémique.
Cette situation se caractérise par une précarité salariale extrême, une absence de formation qualifiante, une hiérarchie floue et un manque de reconnaissance symbolique et matérielle.
Le "bricolage" permanent et le flou entourant leurs missions, bien que pratiques pour l'institution, abîment non seulement les professionnels mais compromettent également l'idéal de l'école inclusive, en faisant peser sur les AESH la responsabilité de compenser les défaillances du système.
L'analyse met en lumière que la négligence envers cette profession est intrinsèquement liée à la négligence envers les élèves qu'ils accompagnent.
1. Définition et Complexité du Métier d'AESH
Le métier d'AESH, bien que central pour l'application des lois de 2005 et 2019 sur l'école inclusive, demeure mal connu et peu défini. Il s'inscrit dans la tradition des métiers du "care" (soin à la personne) mais peine à trouver sa place en tant que profession éducative à part entière.
• Trois Axes Fondamentaux : Le travail s'articule autour de trois missions principales :
1. Aide à l'accès aux apprentissages. 2. Aide à la socialisation et à l'intégration dans le groupe-classe. 3. Aide dans les gestes de la vie quotidienne.
• Dimension Relationnelle Centrale : Au-delà de ces missions, le métier est profondément relationnel.
L'AESH est en interaction constante non seulement avec l'élève (souvent en relation duelle), mais aussi avec les enseignants et les autres adultes de l'établissement pour adapter l'environnement aux besoins de l'élève.
• Un Rôle d'Interface : Les AESH agissent comme une "passerelle" ou un "tampon" entre l'élève, le groupe-classe et les enseignants. Ils sont souvent amenés à "absorber les dysfonctionnements du système" pour permettre la scolarisation.
• Des Tâches Dépassant le Cadre Défini : Dans la pratique, les missions peuvent s'étendre bien au-delà du cadre officiel, incluant la surveillance de classes entières ou la réalisation de gestes de soin complexes (comme changer la canule de trachéotomie d'un élève) sans formation adéquate, les transformant de fait en "soignantes".
2. Une Profession en Proie à la Maltraitance Institutionnelle
Un thème majeur est le paradoxe vécu par les AESH : une grande fierté tirée du travail accompli et de son utilité sociale, juxtaposée à un sentiment de maltraitance et de mépris de la part de l'institution.
• Le Manque de Reconnaissance Symbolique : Cette maltraitance se manifeste par des "micro-mises à l'écart" quotidiennes :
◦ Invisibilisation : Oubli systématique dans les communications officielles de la hiérarchie (par exemple, les vœux de vacances).
◦ Exclusion des Espaces Communs : Des "salles des profs" qui ne sont pas renommées en "salles des adultes" ou "des personnels", excluant symboliquement les AESH.
◦ Absence aux Réunions Clés : Les AESH sont souvent "évincées" des Équipes de Suivi de la Scolarisation (ESS), alors que leur parole est cruciale pour l'évaluation des besoins de l'élève.
• Une Hiérarchie Floue et Oppressante : La structure hiérarchique est mal définie, créant une situation inconfortable. Une AESH résume ce sentiment par la phrase :
"Dans mon école, tout le monde est mon chef."
• Le Poids des Injonctions Paradoxales : Les AESH doivent constamment arbitrer entre des valeurs contradictoires.
Par exemple, leur mission est de lutter contre la stigmatisation de l'élève, tout en faisant elles-mêmes partie d'un dispositif (ULIS, accompagnement individualisé) qui est de fait stigmatisant.
3. Précarité Salariale et Pénibilité du Travail
Les conditions matérielles des AESH sont marquées par une précarité extrême qui reflète la faible valeur accordée à leur travail par l'institution.
Aspect
Description
Rémunération
Payées au SMIC horaire, avec des contrats à temps incomplet qui placent beaucoup d'entre elles sous le seuil de pauvreté.
Pluri-activité
La majorité des AESH sont contraintes de cumuler plusieurs emplois (cantine, aide aux devoirs, aide à domicile) pour subvenir à leurs besoins.
Primes
L'accès aux primes REP/REP+ (éducation prioritaire) est très récent (2023) et d'un montant faible (environ 80 €).
Pénibilité Physique
Le métier engendre des troubles musculosquelettiques, notamment lors de la prise en charge d'élèves (toilette, déplacements) dans des bâtiments non adaptés.
Charge Émotionnelle
La charge mentale et émotionnelle est immense, liée à la gestion de crises, à la crainte permanente de l'incident ("l'accident"), à l'attachement aux élèves et à l'incertitude sur leur avenir.
4. Le Déficit Criant de Formation Professionnelle
L'absence de formation adéquate est un point de critique central, perçu comme un signe de mépris et une source de difficultés professionnelles.
• Une "Adaptation à l'Emploi" Insuffisante : La formation officielle se résume à 60 heures d'adaptation à l'emploi, un héritage des anciens contrats aidés.
Elle est décrite comme une simple transmission d'informations via des diaporamas, et non une véritable formation professionnelle.
De nombreux AESH n'ont même jamais reçu cette formation.
• L'Autoformation comme Norme : Face à la diversité des handicaps (autisme, dyslexie, comorbidités, etc.), les AESH sont contraintes de s'autoformer sur leur temps personnel, en lisant des ouvrages ou en cherchant des informations pour s'adapter aux besoins spécifiques de chaque élève.
• Revendication d'un Statut Professionnel : Les syndicats, comme le SNES-FSU, revendiquent la création d'une véritable formation diplômante de niveau Bac+2, sur le modèle du CAPPEI pour les enseignants spécialisés, afin de reconnaître et de structurer le métier.
5. L'École Inclusive : Entre Idéal et "Bricolage"
Vingt ans après la loi fondatrice de 2005, le projet de l'école inclusive repose en grande partie sur le "bricolage" et le dévouement des AESH, ce qui fragilise l'ensemble du système.
• Des Chiffres Alarmants : Près de 50 000 élèves ayant une notification pour un accompagnement ne sont pas suivis, faute de moyens.
• Un Système Organisé pour Dysfonctionner : Selon Frédéric Grimaux, "si on voulait que l'école inclusive disfonctionne, on s'y prendrait pas autrement".
Le flou des missions, le manque de temps de concertation et la non-reconnaissance du travail collaboratif comme un travail en soi organisent l'échec.
• Exemples d'Indignité : Des situations dégradantes sont rapportées, comme celle d'un élève changé sur des sacs poubelles à l'arrière d'une classe, derrière un paravent improvisé avec des rideaux, illustrant "l'indignité totale de l'enfant, des travailleurs et de l'institution scolaire".
• La Mutualisation (PIAL) : Les Pôles Inclusifs d'Accompagnement Localisés (PIAL) ont accentué la mutualisation des moyens, menant à des situations où des AESH doivent accompagner plusieurs élèves simultanément ou effectuer des missions sur des sites géographiquement éloignés, au détriment de la qualité de l'accompagnement.
6. Le Poids du Langage et de la Stigmatisation
Le vocabulaire utilisé à l'école révèle les tensions et les préjugés entourant le handicap.
• La Prolifération des Sigles : Le jargon institutionnel (AESH, AVS, ULIS, ESS, GEVASCO, MDPH) est souvent incompréhensible pour les non-initiés, y compris les familles et les élèves.
• L'Infantilisation : Le fait d'appeler "les enfants" des adolescents au collège contribue à une infantilisation des élèves en situation de handicap.
• La Stigmatisation par le Langage : Le terme "Ulis" devient une insulte dans la cour de récréation ("T'es un Ulis").
Des mots comme "mongol" ou "autiste" sont encore couramment utilisés de manière péjorative, montrant que les mentalités évoluent lentement.
• La Persistance de la "Normalité" : Le concept de "normalité" reste prégnant, y compris chez certains professionnels de l'éducation, ce qui va à l'encontre de la philosophie d'une école inclusive qui devrait valoriser les différences.
7. Évolutions Récentes et Inquiétudes Futures
La situation des AESH pourrait se dégrader davantage avec les réformes à venir, notamment le Pôle d'Appui à la Scolarité (PAS).
Ce dispositif prévoit d'étendre les missions des AESH à l'ensemble des élèves à besoins éducatifs particuliers (enfants du voyage, allophones, élèves "dys", etc.), et pas seulement ceux en situation de handicap.
Cette évolution fait craindre une augmentation considérable de la charge de travail et de la charge mentale, sans formation ni revalorisation correspondantes, en s'appuyant une fois de plus sur le "dévouement" de ces professionnels.