Le Rôle du Pair-Aidant Famille Professionnel en Psychiatrie : Un Maillon Essentiel
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse le rôle émergent et crucial du Pair-Aidant Famille Professionnel (PAF) dans le paysage de la santé mentale.
Basé sur les témoignages d'un psychiatre chef de pôle et d'un PAF, il met en lumière comment cette fonction constitue le "maillon manquant" entre les familles des usagers, les patients eux-mêmes et les équipes soignantes.
Le PAF, recruté pour son savoir expérientiel de la maladie d'un proche et sa connaissance du système de soins, crée un nouvel espace de dialogue et d'alliance.
Les interventions du PAF, illustrées par des cas concrets, visent principalement à accueillir la souffrance des familles, à rompre leur isolement, à leur redonner espoir et à renforcer leur pouvoir d'agir.
En partageant leur propre vécu, les PAF établissent une connexion unique qui facilite la communication et la compréhension.
Leur action a un double impact : elle favorise le rétablissement des familles et, par ricochet, celui des patients en les impliquant davantage dans le parcours de soin.
De plus, les PAF jouent un rôle d'acculturation auprès des équipes soignantes, les informant et les transformant pour "faire bouger les lignes".
Malgré leur importance démontrée, un enjeu majeur demeure la reconnaissance de leur statut professionnel, un défi déjà rencontré par les médiateurs de santé-pairs.
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1. Introduction : Le Constat d'un "Maillon Manquant"
L'initiative d'intégrer des Pairs-Aidants Famille Professionnels (PAF) est née d'un constat simple mais fondamental, observé dès 2019 lors de groupes de parole pour les familles.
Le Dr Alain Cantero, psychiatre et chef de pôle en banlieue parisienne, souligne le "désarroi" des familles face à la maladie de leur proche.
Cette détresse est souvent aggravée par une incompréhension, voire une hostilité, envers les services de psychiatrie et les soignants.
De leur côté, les professionnels de santé, bien que centrés sur le soin au patient, peuvent être "maladrois", donner l'impression de rejeter les familles ou de ne pas les écouter.
Ce décalage crée une rupture dans le triptyque essentiel patient-famille-soignant.
Le PAF a été identifié comme le "maillon manquant" capable de combler ce fossé, en intervenant spécifiquement entre les familles et les équipes soignantes.
2. Le Pair-Aidant Famille Professionnel (PAF) : Définition et Missions
Le PAF n'est pas un soignant au sens traditionnel, mais un professionnel dont la légitimité et la compétence reposent sur un savoir expérientiel unique.
Profil et Compétences Clés
Les PAF sont recrutés sur la base de compétences spécifiques qui les distinguent des autres acteurs du soin :
• L'expérience vécue de la maladie mentale d'un proche : Ils partagent un vécu commun avec les familles qu'ils accompagnent, ce qui leur confère un "impact plus fort" que le simple témoignage.
• La connaissance des services de psychiatrie : Ils comprennent le fonctionnement interne du système de soins, ses logiques et parfois ses complexités.
• Une distance suffisante : Ayant cheminé dans leur propre parcours, ils peuvent aborder les situations avec recul.
• Une posture non conflictuelle avec la psychiatrie : L'un de leurs atouts majeurs est de "ne pas être fâché avec la psychiatrie", ce qui leur permet de faire le pont efficacement.
• Une formation qualifiante : Les PAF suivent des formations spécifiques (DU, formations avec le Québec, etc.) pour professionnaliser leur pratique.
Missions Fondamentales
Le rôle du PAF s'articule autour de trois axes principaux :
| Axe d'intervention | Description | | --- | --- | | Créer une alliance | Le PAF travaille à établir un lien de confiance essentiel entre le patient, sa famille et l'équipe soignante, créant ainsi un "nouvel espace de dialogue". | | Soutenir les familles | Leur mission centrale est de favoriser le rétablissement des familles en les aidant à surmonter leur souffrance, rompre l'isolement, redonner l'espoir et la confiance. | | Acculturer les équipes | Par leur présence et leurs retours, les PAF "forment, informent et transforment" les équipes soignantes, contribuant à faire évoluer les pratiques et les mentalités. |
3. L'Intervention du PAF en Pratique : Études de Cas
Pascal Machelot, PAF, illustre son travail à travers deux situations concrètes, montrant la diversité et la profondeur de ses interventions.
Cas 1 : Josette, face à une première hospitalisation (Intra-hospitalier)
• Contexte : Josette est la mère de Julie (45 ans), hospitalisée pour la première fois suite à des épisodes délirants.
Un entretien familial avec le psychiatre a été "houleux", laissant Josette en colère, confuse et avec le sentiment de ne pas avoir été écoutée.
• Actions du PAF :
1. Accueillir les émotions : La première entrevue est dédiée à l'accueil de la "très grande colère" et du sentiment de culpabilité de Josette, sans aucun jugement.
- Partage d'expérience : Face à la colère montante, le PAF partage son propre souvenir de colère et de désarroi vécu 20 ans plus tôt dans une situation similaire. Ce partage expérientiel désamorce la tension et crée un lien.
3. Informer et expliquer : Il répond aux questions pratiques de Josette sur le fonctionnement du service (mixité, politique des portes ouvertes), clarifiant des aspects anxiogènes pour elle.
4. Fournir des outils : Sans se substituer au médecin, il utilise des outils de psychoéducation imagés (comme Bipic ou BREF) pour expliquer des concepts comme le modèle vulnérabilité-stress.
5. Aider à la compréhension : Il aide Josette à comprendre pourquoi sa fille, lors d'une permission, a préféré rentrer chez elle plutôt que d'assister à une grande fête d'anniversaire, en expliquant la perspective de la personne malade.
6. Orienter vers des ressources : Il propose à Josette de suivre le programme de psychoéducation BREF et l'oriente vers le réseau associatif pour l'aider à prendre de la distance et à trouver d'autres soutiens.
Cas 2 : Lucie, face à la maladie chronique et l'addiction (CMP)
• Contexte : Lucie est la mère de Catherine (35 ans), suivie en Centre Médico-Psychologique (CMP) pour dépression et forte addiction à l'alcool.
Lucie est "très très triste", submergée par le désespoir et la culpabilité, et ne se sent pas prête à rejoindre un groupe de parole.
• Actions du PAF :
1. Écouter le désespoir : Le premier rendez-vous individuel consiste à accueillir son "immense désespoir", sa tristesse et sa culpabilité liée au fait d'avoir élevé sa fille seule.
2. Renforcer les compétences parentales : Le PAF travaille avec Lucie pour lui rappeler les "choses extraordinaires" qu'elle a faites pour sa fille, compétences qu'elle a oubliées à cause de la souffrance actuelle.
3. Assurer une présence dans la crise : Lorsque Catherine est hospitalisée en réanimation, le PAF maintient un contact discret mais régulier ("en pointillé") par SMS pour réconforter Lucie, qui est très isolée.
4. Partager des angoisses communes : Le PAF partage son expérience de la peur de perdre un proche et de la difficulté à ne pas "mettre son enfant sous cloche" après une tentative de suicide, ce qui aide Lucie à gérer sa propre angoisse.
5. Transmettre des outils de gestion du stress : Ils échangent sur des stratégies concrètes pour gérer l'angoisse (respiration, marche).
6. Favoriser la prise de conscience et le soin de soi : Il aide Lucie à réfléchir à sa relation avec sa fille pour favoriser l'autonomie de cette dernière, et surtout à prendre soin d'elle-même, car elle ne "vit pas".
7. Créer des ponts vers le collectif : Le PAF invite Lucie à une représentation théâtrale d'un atelier d'écriture pour aidants, dans le but de la "raccrocher vers d'autres parents" et de l'amener progressivement vers le groupe. Cette expérience a permis d'aborder la notion de rétablissement pour la famille.
4. Impacts et Perspectives
Le Rétablissement des Familles et l'Empowerment
L'action du PAF est directement centrée sur le rétablissement des familles. Les objectifs sont clairs :
• Rompre l'isolement en créant un lien individuel puis en facilitant l'accès à des groupes ou des associations.
• Redonner l'espoir en montrant qu'une évolution positive est possible.
• Favoriser le pouvoir d'agir ("empowerment") en renforçant les compétences, en donnant des outils et en aidant les familles à devenir actrices du parcours de soin.
Synergies et collaborations
Le rôle du PAF ne se conçoit pas de manière isolée. Il s'intègre dans un écosystème de soin en pleine évolution :
• Pair-aidance croisée : Des collaborations sont mises en place avec les médiatrices de santé-pair (personnes rétablies d'un trouble psychique), permettant une intervention conjointe auprès du patient et de sa famille.
• Open Dialogue : Les PAF, tout comme les médiateurs de santé-pair, sont formés à cette approche qui favorise le dialogue en situation de crise en incluant la famille et le réseau social.
L'Enjeu du Statut Professionnel
Un défi majeur demeure la reconnaissance institutionnelle et statutaire de ce métier.
Le Dr Cantero rappelle que les médiateurs de santé-pairs, dont la fonction existe depuis 2012, n'ont toujours pas de statut officiel au niveau hospitalier en 2024.
Il exprime l'espoir que l'intégration des PAF soit plus rapide, soulignant l'urgence de pérenniser ce métier en devenir qui transforme en profondeur la psychiatrie.