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  1. Jun 2026
    1. Participation citoyenne à l’évaluation de la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté : Bilan et perspectives

      Ce document de synthèse analyse l'expérimentation inédite menée par France Stratégie entre 2019 et 2022.

      Ce dispositif visait à intégrer des citoyens et des personnes concernées au processus d'évaluation de la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté (SNLP), les plaçant ainsi « dans la peau de l’évaluateur ».

      Résumé exécutif

      L'évaluation participative, située au confluent de l'évaluation des politiques publiques et de la démocratie participative, demeure un champ peu exploré en France, particulièrement au niveau national.

      Face à une défiance croissante envers les institutions et l'expertise, France Stratégie a mis en place un dispositif original pour accompagner le comité d'évaluation présidé par Louis Schweitzer.

      Les points clés de l’expérimentation :

      • Double approche : Association simultanée d'un « panel citoyen » (population générale) et du « 5e Collège » du CNLE (personnes en situation de pauvreté).

      • Objectif : Enrichir les questions évaluatives (en amont) et l'interprétation des résultats (en aval) par des savoirs d'usage et des perspectives citoyennes.

      • Résultats : Production de cinq contributions (avis et notes) intégrées aux rapports officiels, apportant une légitimité accrue et des points de vigilance inédits sur la mise en œuvre territoriale et l'accessibilité des droits.

      • Limites : Un objet d'évaluation complexe (35 mesures mouvantes), une attrition des participants sur le temps long et des besoins de formation/accompagnement sous-estimés au départ.


      1. Cadre théorique et enjeux de l’évaluation participative

      L’évaluation participative ne se limite pas à une simple consultation ; elle vise à intégrer les parties prenantes dans le jugement de la valeur d'une politique.

      Les dimensions de la participation

      Selon le cadre d'analyse de Cousins et Whitmore, la démarche s'articule autour de trois critères :

      • Le contrôle du processus : Qui maîtrise l'évaluation (chercheurs vs praticiens/citoyens).

      • La largeur de la participation : La diversité des acteurs impliqués (bénéficiaires, contribuables, citoyens ordinaires).

      • La profondeur : Le degré d'implication (de la simple information à la co-décision).

      Finalités de la démarche

      Le document identifie deux courants principaux :

      • Finalité pratique : Aide à la décision et amélioration de l'efficacité.

      Il s'agit de produire une évaluation qui répond « aux questions des citoyens telles qu’ils se les posent ».

      • Finalité émancipatrice : Renforcement du « pouvoir d’agir » (empowerment).

      Particulièrement pertinent pour les politiques de lutte contre la pauvreté, ce volet vise à reconnaître le savoir des personnes précaires comme une expertise légitime.


      2. Le dispositif expérimental de France Stratégie

      Le projet est né d'une recommandation du rapport Expertise et démocratie : Faire avec la défiance (2018), prônant l'incorporation de la parole « défiante » dans la production de l'expertise publique.

      Composition des deux groupes d'évaluateurs

      Le choix a été fait de maintenir deux groupes distincts pour garantir la liberté de parole et comparer les perspectives :

      | Caractéristique | Panel Citoyen | 5e Collège (CNLE) | | --- | --- | --- | | Nature | Groupe ad hoc recruté par téléphone. | Instance préexistante (personnes concernées). | | Profil | Diversité sociodémographique (quotas). | Personnes en situation de pauvreté/précarité. | | Nombre initial | Environ 30 participants. | 8 (puis 32 après la réforme de 2019). | | Accompagnement | Institut IFOP. | ANSA puis Secrétariat général du CNLE. | | Indemnisation | Gratification pour le temps consacré. | Rétribution (à partir de la 3e année). |

      Le cycle d'évaluation

      La participation a été structurée en deux phases majeures :

      • Phase Amont : Les citoyens prennent connaissance des projets du comité et proposent des thèmes ou des questions évaluatives.

      • Phase Aval : Après réception des premiers résultats, les groupes proposent leurs interprétations et des préconisations d'adaptation des dispositifs.


      3. Modalités opérationnelles et méthodologie

      L'expérimentation a reposé sur un processus rigoureux de formation et de délibération pour transformer un savoir profane en contribution évaluative.

      Le processus de production des avis

      • Formation et information : Sessions avec des experts de haut niveau (Insee, CNAF, Pôle Emploi, directeurs d'administration) pour acquérir un socle de connaissances neutre.

      • Délibération : Échanges en présentiel et via une plateforme en ligne dédiée (pour le panel citoyen) afin de favoriser l'expression collective.

      • Rédaction et validation : Les opérateurs (IFOP, CNLE) mettaient en forme les débats, soumis ensuite à l'amendement et à la validation formelle des participants.

      • Restitution : Échanges directs entre les représentants des groupes et le président du comité d'évaluation (Louis Schweitzer).

      L'impact de la crise sanitaire

      La pandémie de Covid-19 a profondément modifié le dispositif :

      • Passage intégral en visioconférence pour certaines sessions.

      • Élargissement du périmètre d'évaluation aux « notes Covid » (effets de la crise sur la pauvreté).

      • Risque de lassitude et sentiment de découragement face au manque de données nouvelles à interpréter.


      4. Bilan et enseignements de l'exercice

      Défis rencontrés

      • Complexité de l'objet : La Stratégie Pauvreté est une politique globale mouvante (35 mesures), rendant difficile l'évaluation d'impacts précis sur le court terme.

      • Accès aux données : Les citoyens ont partagé les mêmes frustrations que les experts face aux délais d'obtention des données statistiques et au caractère flou de certains objectifs initiaux.

      • Attrition : Le nombre de citoyens actifs a diminué de moitié entre 2020 (26 personnes) et 2022 (14 personnes), soulignant la difficulté de maintenir un engagement bénévole sur trois ans.

      Effets constatés

      L'expérimentation a permis de :

      • Dépasser l'opposition binaire entre experts et citoyens.

      • Produire une connaissance « multi-située » en rendant visible l'expertise du quotidien.

      • Intégrer des recommandations concrètes dans les rapports officiels, notamment sur la transparence des données et l'accompagnement territorial.


      5. Recommandations pour de futurs dispositifs

      Le document conclut par douze pistes visant à faciliter la généralisation de l’évaluation participative :

      • Délimitation : Privilégier des objets d'évaluation précis et clairement délimités.

      • Clarté des objectifs : Expliciter les attendus dès le lancement auprès des commanditaires et des citoyens.

      • Réalisme : Clarifier l'utilisation finale des contributions pour éviter toute déception.

      • Suivi étroit : Prévoir une marge de manœuvre effective pour les citoyens en amont et en aval.

      • Ciblage des publics : Consulter distinctement les bénéficiaires et la population générale.

      • Gestion de l'attrition : Prévoir des groupes suffisamment larges dès le départ.

      • Sanctuarisation des moyens : Anticiper les coûts financiers et les ressources humaines dédiées.

      • Agilité : Maintenir un cadre souple pour adapter le dispositif au fil du temps.

      • Professionnalisme : Mobiliser des spécialistes de la participation pour l'accompagnement.

      • Accessibilité : Produire des documents préparatoires clairs et intelligibles.

      • Acculturation : Former les commanditaires administratifs à la valeur de la participation.

      • Valorisation : Assurer la visibilité des contributions auprès des médias et des pouvoirs publics.

    1. Briefing Doc: Scrutin.app - Une solution de vote électronique sécurisée et libre Source: Exposé de Maxime Lalisse et Mélanie Mondo lors du Capitole du Libre 2025 à Toulouse.

      Thème principal: Présentation de Scrutin.app, une application mobile open source visant à garantir un vote électronique sécurisé, transparent et vérifiable pour les collectifs et associations.

      Points importants:

      Besoin croissant d'outils de vote électronique: Face aux défis démocratiques actuels, le vote en ligne devient crucial, en particulier au niveau local (associations, comités de quartier, métropoles).

      "Face aux défis démocratiques actuels, notamment au niveau local, la question du vote en ligne devient essentielle."

      Avantages du vote électronique: Possibilité de voter à distance, réduction des coûts et facilitation de l'implémentation de méthodes de vote alternatives.

      "ça se fait à distance donc quand on n’a pas la possibilité de réunir tout le monde dans une salle c'est quand même pratique"

      Risques du vote électronique: Moindre sécurité, manque de transparence et risque de coercition.

      Scrutin.app s'appuie sur Belenios: Un système de vote issu de la recherche offrant des garanties solides en matière de confidentialité du vote et de vérifiabilité des résultats.

      Objectif de Scrutin.app: Proposer une solution adaptée aux enjeux locaux, basée sur des logiciels libres, combinant secret du vote, vérifiabilité et transparence.

      "dans ce scrutin nous ce qu'on cherche à faire c'est d'avoir à la fois le secret du vote une partie de vérifiabilité transparence et surtout que ce soit une solution libre et open source."

      • Fonctionnalités clés:Application mobile intuitive et facile d'utilisation.

      • Chiffrement des votes pour garantir la confidentialité.

      • Système de gardiens pour le partage du secret de chiffrement.

      • Anonymisation des votes par chiffrement homomorphique ou mixnets.

      • Base de données publique transparente pour la vérifiabilité.

      • Possibilité de revoter pour contrer la coercition.

      • Bénéfices pour les utilisateurs:Confiance accrue dans le processus de vote.

      • Participation accrue grâce à la facilité d'utilisation et à la possibilité de voter à distance.

      • Meilleure sécurité et protection contre la fraude.

      Points à approfondir:

      • Modèle économique: Le financement du projet et son modèle économique à long terme restent à définir.

      • Sensibilisation à la sécurité: Importance d'informer les utilisateurs sur les bonnes pratiques en matière de sécurité, notamment la gestion des clés privées.

      • Lutte contre la coercition: Continuer à explorer des solutions pour atténuer les risques de pression et d'influence sur les votants.

      Conclusion:

      • Scrutin.app représente une initiative prometteuse pour démocratiser l'accès à un vote électronique sécurisé et transparent.

      • Le projet s'attaque aux défis techniques et sociétaux inhérents au vote en ligne, et offre une alternative crédible aux systèmes propriétaires existants.

      • Il est crucial de poursuivre son développement et de sensibiliser les utilisateurs aux enjeux de sécurité pour garantir la confiance et l'adoption de cette solution.

    1. Briefing : Les Conférences Familiales et la Transformation de la Protection de l'Enfance

      Résumé Exécutif

      Ce document synthétise l'intervention de Paul Nixon, expert international en protection de l'enfance, concernant le modèle des « conférences familiales » (ou Family Group Conferences).

      Le constat central est que les systèmes institutionnels classiques échouent souvent à protéger durablement les enfants, générant parfois des traumatismes accrus et une instabilité relationnelle.

      À l'inverse, le modèle néo-zélandais, né en 1989 d'une remise en question des pratiques coloniales envers le peuple Maori, propose de redonner le pouvoir de décision aux familles élargies.

      Les données internationales démontrent l'efficacité de cette approche : réduction drastique des placements (jusqu'à 70 % à Glasgow en 5 ans), diminution des inégalités raciales institutionnelles en Australie et amélioration du bien-être des enfants.

      Le document souligne un décalage majeur en France, où le taux de placement reste élevé (125 pour 10 000 enfants) et où le recours au placement chez des tiers (famille élargie, amis) est particulièrement faible (8 %) par rapport aux tendances mondiales.


      1. Critique du Système Institutionnel Traditionnel

      L'analyse de Paul Nixon repose sur 35 ans d'expérience et des recherches internationales qui remettent en cause les modèles de protection centrés sur l'État.

      • L'impact délétère du placement : Les institutions, malgré leurs intentions, ne « font pas de bien » aux enfants sur le long terme.

      Les recherches montrent un taux de mortalité plus élevé chez les enfants ayant été placés, un phénomène désormais attribué non seulement aux traumatismes pré-placement, mais à l'impact même de l'instabilité du système (ruptures successives de placements).

      • La culture du « secours par la séparation » : Historiquement, la solution privilégiée a été d'extraire l'enfant de son milieu pour le placer dans un environnement jugé « sain ».

      Cette approche brise les relations plutôt que de les renforcer.

      • L'inefficacité des enquêtes répétitives : Le système actuel multiplie les évaluations sans apporter d'aide concrète.

      Nixon préconise de « faire moins d'évaluations et d'aider davantage ».


      2. Le Modèle des Conférences Familiales : Origines et Principes

      Origine Culturelle : La Leçon Maori

      En 1988, la Nouvelle-Zélande a réalisé que son système « blanc » échouait massivement auprès des enfants Maoris.

      Une commission d'enquête dirigée par un responsable Maori a révélé que les systèmes gouvernementaux étaient « handicapants » car ils prenaient des décisions sans comprendre la structure des familles.

      La loi de 1989 qui en a découlé a radicalement changé la donne en plaçant l'enfant au cœur de sa tribu (iwi) et de sa culture.

      Principes Fondamentaux

      • Le changement à la vitesse de la confiance : S'appuyant sur Stephen Covey, Nixon affirme que le changement n'advient que si les familles sont impliquées et comprennent le processus.

      • La primauté des relations : La question centrale n'est plus « quel est le risque ? » mais « qui connaît et aime cet enfant ? ».

      Les professionnels ne connaissent souvent qu'un quart des relations importantes d'un enfant (5 relations identifiées par les éducateurs contre 20 par l'enfant lui-même).

      • Le partage du pouvoir : Il s'agit d'un partenariat authentique où les professionnels adaptent leur comportement à la famille, et non l'inverse.

      Comparaison des Systèmes

      | Système Professionnel | Système Familial | | --- | --- | | Structuré et organisé | Flou et complexe | | Basé sur des règles et la rationalité | Basé sur le relationnel et l'affectif | | Décisions imposées par des experts | Décisions prises par le réseau de soutien |


      3. Le Processus Opérationnel de la Conférence Familiale

      La conférence familiale n'est pas un simple outil, mais un changement de paradigme décisionnel.

      • Le rôle du coordinateur indépendant : Dès qu'un besoin de protection est identifié, un coordinateur (distinct du travailleur social) est nommé.

      Sa mission est de cartographier le réseau de l'enfant (grands-parents, oncles, amis, voisins) et de préparer les participants pendant 2 à 5 semaines.

      • L'invitation : Pour renforcer l'implication, les enfants participent souvent à la création des invitations (dessins, vidéos).

      • La réunion - Phase 1 (Information) : Les professionnels exposent honnêtement et respectueusement leurs préoccupations.

      Toutes les informations sont partagées.

      • La réunion - Phase 2 (Temps privé) : C'est l'étape cruciale. Tous les professionnels quittent la salle.

      La famille discute seule (pendant 4 à 6 heures en moyenne) pour élaborer son propre plan de protection.

      • L'accord : Le coordinateur vérifie que le plan garantit la sécurité de l'enfant.

      En Nouvelle-Zélande, 95 % des conférences aboutissent à un accord entre la famille et les services sociaux.

      En cas de désaccord persistant, l'affaire est portée devant un juge, qui encourage souvent un nouvel essai de conférence familiale.


      4. Preuves d'Efficacité et Résultats Internationaux

      Les données chiffrées confirment la supériorité de ce modèle sur les interventions classiques :

      • Glasgow (Écosse) : Réduction de 70 % des placements en 5 ans grâce à l'approche familiale et au soutien des tiers.

      • Australie du Sud : Utilisation réussie pour réduire le racisme institutionnel.

      Les résultats sont désormais identiques pour les enfants aborigènes et non-aborigènes, réduisant les inégalités de traitement.

      • Nouvelle-Zélande : Environ 10 000 conférences par an.

      Le taux de placement y est de 40 pour 10 000, contre 125 en France.

      • Participation de l'enfant : Les recherches montrent que les enfants se sentent plus écoutés et participent davantage lorsqu'ils sont entourés de personnes qu'ils connaissent, plutôt que dans le cadre formel d'un tribunal.

      5. Perspectives sur le Contexte Français

      L'intervention souligne des spécificités françaises qui interrogent les pratiques actuelles :

      • Un taux de placement élevé : Avec 125 enfants placés pour 10 000, la France se situe bien au-dessus de la Nouvelle-Zélande (40).

      • Faiblesse du placement chez des tiers : Seuls 8 % des enfants placés en France le sont auprès de membres de leur famille ou de proches (kinship care), un chiffre jugé « très bas » par rapport aux standards internationaux.

      • Coût et investissement : Nixon note que les placements en foyer ou en famille d'accueil inconnue sont les plus coûteux et les plus dommageables, tandis que le placement chez des proches est moins onéreux et plus efficace.

      L'investissement semble donc mal orienté.

      Conclusion : Le modèle des conférences familiales démontre que lorsque l'on redonne la responsabilité aux familles, celles-ci prennent des décisions souvent plus protectrices et stables que celles imposées par l'État.

      Le défi pour des pays comme la France est de passer d'une culture de la séparation à une culture du partenariat et du soutien au réseau relationnel naturel de l'enfant.

  2. Jan 2026
    1. Synthèse sur l'Intelligence Collective

      Résumé Exécutif

      Ce document synthétise les points clés d'une discussion avec Mehdi Moussaïd, chercheur en sciences cognitives, sur le thème de l'intelligence collective, tel que présenté dans son ouvrage « Petit traité d'intelligence collective ».

      L'intelligence collective est définie comme la capacité d'un groupe à surpasser les performances cognitives individuelles, mais son efficacité dépend entièrement de la méthode employée.

      Une simple discussion libre est souvent contre-productive, dominée par les personnalités les plus affirmées.

      L'étude de ce phénomène trouve ses racines à la fin du 18ème siècle avec les travaux de Nicolas de Condorcet et s'inspire également de l'observation des sociétés animales, comme les termites.

      Les applications modernes couvrent divers domaines, des sports collectifs (comme au FC Nantes) à la gouvernance d'entreprise avec des modèles comme la sociocratie. Cependant, l'intelligence collective est sujette à des pièges notables.

      La majorité n'a pas toujours raison, comme l'illustre l'erreur commune sur la capitale de la Côte d'Ivoire.

      Les dynamiques sociales, telles que les révolutions ou le mouvement #MeToo, sont régies par des "points de bascule" soudains et difficiles à prévoir.

      Dans le domaine politique, le vote est un cas complexe où les sondages peuvent créer des effets d'amplification biaisant le résultat, amenant le chercheur à suggérer leur interdiction.

      La clé du succès réside dans la sélection et l'invention de méthodes adaptées à la nature spécifique du problème à résoudre.

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      1. Introduction à l'Intelligence Collective

      L'intelligence collective est un domaine de recherche qui explore comment un groupe peut, dans certaines conditions, prendre des décisions plus pertinentes ou trouver des solutions plus efficaces que ne le ferait un individu seul.

      Mehdi Moussaïd, chercheur en sciences cognitives à l'Institut Max Planck et auteur du livre A-t-on besoin d'un chef ? Petit traité d'intelligence collective, est l'expert central de cette analyse. Son travail fait suite à ses recherches sur la science des foules.

      Le problème fondamental de la discussion de groupe :

      • Lorsqu'un groupe discute librement pour résoudre un problème (par exemple, estimer la distance Paris-Tokyo), la conversation a tendance à s'enliser.

      • Les individus les plus sûrs d'eux ou ceux qui s'expriment en premier ont une influence disproportionnée.

      • Le résultat final est souvent une approximation médiocre, loin du potentiel optimal du groupe.

      2. Fondements Historiques et Naturels

      L'étude de l'intelligence collective n'est pas nouvelle et puise ses origines dans l'histoire des sciences ainsi que dans l'observation du monde naturel.

      Les Origines avec Nicolas de Condorcet :

      ◦ La "première graine" de l'intelligence collective remonte à la fin du 18ème siècle (vers 1785) avec le mathématicien et philosophe Nicolas de Condorcet. 

      ◦ Aristocrate sceptique quant à la capacité du peuple à gouverner, Condorcet a cherché à démontrer que les gens étaient "collectivement stupides". 

      ◦ Il a mené une expérience dans une foire agricole en demandant aux passants d'estimer le poids d'un bœuf, partant du principe que leur incapacité à le faire prouverait leur incompétence à gérer les "affaires de l'État".

      L'Inspiration des Sociétés Animales :

      ◦ L'étude des "bêtes sociales" est une étape charnière dans la discipline.   

      ◦ L'exemple de la termitière, étudiée par le biologiste Pierre-Paul Grasset, est emblématique.

      Les termites, sans architecte central, construisent une structure complexe qui maintient des conditions de vie optimales (humidité et température constantes, absence de courants d'air) grâce à un souci constant de climatisation.

      3. Le Rôle Crucial de la Méthodologie

      Selon Mehdi Moussaïd, l'intelligence collective n'est pas un phénomène spontané ; elle doit être organisée et structurée par des méthodes précises.

      L'adéquation Méthode-Problème : Le cœur du travail sur l'intelligence collective consiste à trouver la "bonne méthode par rapport à la question posée".

      Il existe un répertoire de méthodes qui doivent correspondre à différents types de problèmes.

      L'Évitement des Catastrophes : L'utilisation d'une mauvaise méthode ne mène pas seulement à un résultat sous-optimal, mais peut produire un "résultat catastrophique".

      L'objectif est donc d'optimiser la prise de décision.

      Un Domaine en Évolution : Le nombre de méthodes n'est pas fini.

      La recherche continue d'en inventer de nouvelles pour répondre à des défis toujours plus complexes.

      4. Champs d'Application et Dynamiques Collectives

      L'intelligence collective s'observe et s'applique dans de nombreux contextes, de l'entreprise aux mouvements sociaux.

      | Domaine | Description et Exemple | | --- | --- | | Gouvernance d'Entreprise | La sociocratie est citée comme un modèle de gouvernance basé sur l'intelligence collective. Elle est perçue comme un mode de fonctionnement qui peut amener de la maturité et de la solidité à une équipe. Mehdi Moussaïd note que si les entreprises ont de "bonnes intentions", elles manquent souvent de la méthode nécessaire pour une mise en pratique efficace. | | Sports Collectifs | Les sports d'équipe sont des "terrains d'études privilégiés". La créativité d'un joueur dépend directement des actions et du positionnement de ses coéquipiers. Par exemple, un joueur sur l'aile a plus d'options créatives si ses coéquipiers se positionnent de manière variée (en retrait, sur le côté, en profondeur) plutôt que s'ils effectuent tous la même action. Des recherches sont menées au centre de formation du FC Nantes pour appliquer ces théories. | | Musique | La capacité d'une foule à chanter juste est un exemple direct et reconnu d'intelligence collective. | | Mouvements Sociaux | Les dynamiques collectives sont marquées par des "points de bascule", des moments où une idée minoritaire devient soudainement la norme (ex: le mouvement #MeToo, les révolutions). Ces transitions sont soudaines, très difficiles à prévoir et s'apparentent à l'embrasement d'un "feu de forêt". |

      5. Les Pièges et Limites de l'Intelligence Collective

      Malgré son potentiel, l'intelligence collective est confrontée à des biais et des défis importants.

      Le Piège de la Majorité : La majorité n'a pas systématiquement raison, surtout face à des questions "pièges".

      Exemple : La plupart des gens pensent qu'Abidjan est la capitale de la Côte d'Ivoire, alors qu'il s'agit de Yamoussoukro.

      Dans ce cas, suivre la majorité mène à l'erreur.  

      ◦ Ce phénomène est particulièrement présent lorsque des options "donnent vraiment envie" mais sont incorrectes.

      Le Cas Complexe du Vote Électoral :

      ◦ Le vote est le cas "le plus difficile" à analyser car il n'existe pas de "bonne réponse objective" comme dans une expérience de laboratoire.  

      ◦ Les sondages sont identifiés comme une influence néfaste, car ils créent des "effets d'amplification" : les premières options qui ressortent sont renforcées, car les gens ont tendance à se laisser entraîner par la majorité perçue.  

      ◦ L'opinion de Mehdi Moussaïd est tranchée : "moi si je pouvais, j'interdirais le sondage".

      Contexte d'Application :

      ◦ L'intelligence collective est plus pratiquée dans des organisations collaboratives (coopératives, mutuelles, associations) que dans des entreprises capitalistes classiques.  

      ◦ La raison est que ces structures cherchent moins à "maximiser un revenu", ce qui leur permet d'éviter plus facilement certains pièges décisionnels.

      6. Citations Clés

      Sur l'échec de la discussion non structurée : "Si vous réunissez ces personnes autour d'une table et que vous les laissez discuter librement, la conversation s'enlise.

      Les plus sûrs d'eux parlent davantage, les premiers, à vie formule épaisse, plus lourds que les suivants et le groupe finit par trancher approximativement."

      Sur les origines sceptiques de l'étude : "[Nicolas de Condorcet] écrit d'ailleurs dans son article 'si ils ne sont pas capables d'estimer le poids d'un boeuf comment pourrait-il s'occuper des affaires de l'Etat' ou un truc comme ça."

      Sur l'importance de la méthode : "Des fois, la mauvaise méthode va juste donner un résultat catastrophique."

      Sur la créativité dans le sport collectif : "Si j'ai le ballon sur l'aile droite et que tous les joueurs partent en profondeur, de quelle créativité je peux faire pause? Je peux simplement faire une longue ouverture, c'est tout.

      Mais si [...] un joueur reste en retour, un autre vient sur le côté, un autre part en profondeur. Alors la créativité sourd à moi."

      Sur le danger des sondages en politique : "Je vais me laisser entraîner par la majorité, puis ça crée des effets d'amplification comme ça, où les premiers candidats, ou les premières options qui ressortent, vont ressortir encore plus.

      Donc on a ces effets d'amplification, moi si je pouvais, j'interdirais le sondage."