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    1. De l'Éducation des Parents au Soutien à la Parentalité : Analyse des Politiques Publiques et des Dynamiques Sociales

      Résumé Exécutif

      Ce document synthétise l'intervention de Claude Martin, directeur de recherche émérite au CNRS, consacrée à l'évolution de l'attitude de l'État et des pouvoirs publics à l'égard des parents.

      L'analyse met en lumière le passage historique d'une « éducation des parents » directive à un « soutien à la parentalité » plus diffus, mais tout aussi normatif.

      Les points clés identifiés sont :

      L'Emprise Scolaire : Une pression croissante sur la réussite scolaire transforme les parents en « coaches » et génère une épidémie d'anxiété chez les jeunes (phobie scolaire, retrait social).

      L'Invention de la Parentalité : Un néologisme apparu dans les années 1990 qui déplace l'attention de l'identité du parent (géniteur) vers ses pratiques et sa fonction (parenting).

      La Médicalisation de la Souffrance : Une augmentation alarmante de la consommation de psychotropes chez les mineurs, palliant les carences du système de soin psychiatrique.

      Le Risque du Déterminisme Parental : Une tendance des politiques publiques à rendre les parents individuellement responsables des problèmes sociaux, occultant la « condition parentale » (contexte socio-économique).

      La Diversité des Cultures Parentales : La nécessité de reconnaître que les modèles d'éducation varient selon les classes sociales et les origines culturelles, s'opposant à l'imposition d'un modèle unique de la classe moyenne éduquée.

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      I. Évolution Historique : De l'Hygiénisme à l'Expertise Psychologique

      L'intervention de l'État dans la sphère familiale n'est pas nouvelle, mais ses objectifs ont évolué au fil des siècles.

      1. Le XIXe siècle et la culture de la puériculture

      Dès le XIXe siècle, les pouvoirs publics se centrent sur le « maternage » pour répondre à des priorités sociales :

      • Lutte contre la mortalité infantile.

      • Protection sanitaire et hygiène des enfants pauvres pour éviter qu'ils ne deviennent des « problèmes sociaux » futurs.

      • Construction d'un cadre juridique sur le statut de l'enfant.

      2. L'entre-deux-guerres et l'idéologie conservatrice

      L'École des Parents, créée dans les années 1930, naît dans un contexte de crise morale.

      Madame Verine, figure de proue de ce mouvement et proche du régime de Vichy, prônait une vision traditionnelle :

      Citation de Madame Verine (1941) : « La femme épouse et mère est faite pour l'homme, pour le foyer, pour l'enfant. [...] L'œuvre d'art de la femme, ses chefs-d'œuvre, doivent être ses enfants. »

      • Cette approche visait à protéger le rôle des parents contre l'intrusion jugée excessive de l'État républicain, notamment sur les questions de sexualité.

      3. L'après-guerre et le marché du conseil

      À partir de 1945, l'influence idéologique recule au profit d'un marché d'experts en psychologie :

      Benjamin Spock (1946) : Valorisation du savoir inné des mères.

      Françoise Dolto et Laurence Pernoud : Médiatisation des conseils éducatifs en France.

      Psychologie positive : Émergence aux États-Unis (Norman Vincent Peale, Martin Seligman) mettant l'accent sur le bien-être et la performance émotionnelle.

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      II. L'Emprise Scolaire et les Nouveaux Symptômes Sociaux

      Claude Martin souligne que l'interaction entre parents, enfants et école est aujourd'hui « polluée » par l'enjeu de la réussite.

      1. La métamorphose des parents en « coaches »

      La massification scolaire a transformé l'école en une « course au rat » ou une « guerre des places ».

      Le diplôme, bien qu'insuffisant pour garantir l'emploi, est devenu une condition nécessaire.

      En conséquence :

      • Les interactions familiales sont colonisées par le suivi scolaire (notes, devoirs, Pronote).

      • L'école exerce une véritable « emprise » sur l'éducation familiale.

      2. L'épidémie d'anxiété et de retrait social

      Cette pression engendre des pathologies nouvelles :

      Phobie scolaire et retrait social anxieux : Phénomènes en forte augmentation, touchant même des élèves issus de milieux favorisés.

      Le phénomène Hikikomori : Importé du Japon, il concerne des centaines de milliers de jeunes se repliant dans leur chambre.

      Consommation de psychotropes : Entre 2014 et 2021, la consommation chez les enfants a bondi de :

      +63 % pour les antidépresseurs.  

      +80 % pour les psychostimulants.  

      +155 % pour les hypnotiques et sédatifs.

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      III. Les Politiques de Soutien à la Parentalité : Cadre et Tensions

      Le « soutien à la parentalité » se structure comme politique publique dans les années 1990, sous l'impulsion de conventions internationales (Convention sur les droits des enfants, 1989).

      1. Définition et dispositifs

      Selon Mary Daly (Conseil de l'Europe), ce soutien regroupe l'information, le conseil et la formation visant à aider les parents à assumer leur rôle.

      En France, cela s'est traduit par :

      • La création des REAAP (Réseaux d'écoute, d'accueil et d'accompagnement des parents) en 1998.

      • Le développement de programmes « fondés sur des preuves » (evidence-based), comme le Triple P (Positive Parenting Program), d'origine australienne.

      2. Un champ de lutte idéologique

      Claude Martin identifie plusieurs tensions majeures dans la mise en œuvre de ces politiques :

      Soutien vs Contrôle : Oscillation entre l'accompagnement bienveillant et la volonté de punir les « parents défaillants » (ex: discours post-émeutes de 2023).

      Universalité vs Ciblage : Doit-on aider tous les parents ou seulement ceux jugés « à problèmes » ?

      Prévention de la délinquance : Dérive vers une détection précoce de comportements dits « déviants » dès la maternelle (controverse du rapport Inserm 2005).

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      IV. Critiques du Déterminisme et du « Neuroparenting »

      L'analyse dénonce un glissement vers un déterminisme qui fait peser une responsabilité démesurée sur les épaules des parents, et particulièrement des mères.

      1. Le mythe des 1000 premiers jours

      Le rapport de la commission Cyrulnik est critiqué pour son approche exclusivement centrée sur la psychiatrie et la neurologie, omettant les sciences sociales.

      Critique de John Bruer : Le concept du « tout se joue avant trois ans » est qualifié de mythe.

      L'usage politique des neurosciences simplifie des données scientifiques complexes pour imposer un « parentage contrôlé ».

      L'injonction au plaisir : On demande désormais aux mères de prendre du plaisir (ex: lors de l'allaitement) pour garantir la bonne connectivité cérébrale de l'enfant, faisant entrer la science « sous la peau » des individus.

      2. Déterminisme social vs Déterminisme parental

      Déterminisme social (Bourdieu) : La réussite dépendait du capital culturel et du diplôme de la mère.

      Déterminisme parental (Furedi) : Aujourd'hui, on considère que le déficit de compétence parentale est la source unique de tous les maux (santé mentale, antisocialité), ignorant le contexte de vie.

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      V. Cultures de Parentalité et Inégalités de Classe

      Il n'existe pas de modèle unique et universel de « bonne » parentalité. Les pratiques sont profondément ancrées dans la stratification sociale.

      | Modèle (Annette Lareau) | Caractéristiques | Milieu Social | | --- | --- | --- | | Mise en culture concertée | Investissement intense, contrôle des loisirs, valorisation des talents, capital culturel. | Couches moyennes et supérieures | | Croissance naturelle | Confiance en la pousse naturelle, autonomie de l'enfant dans un cadre prédéfini, moins de contrôle. | Couches populaires |

      Le concept de « Condition Parentale »

      Claude Martin propose de substituer la notion de « parentalité » par celle de condition parentale. Celle-ci inclut :

      • Les ressources économiques et le capital social.

      • Les conditions d'habitat et les horaires de travail.

      • Les trajectoires migratoires et les héritages culturels.

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      VI. Conclusions et Recommandations

      Pour améliorer les interactions entre l'école, les parents et les enfants, l'analyse suggère de :

      1. Désindividualiser les problèmes : Cesser de pointer la défaillance individuelle pour reconnaître une responsabilité générationnelle collective.

      2. Baisser la pression scolaire : L'anxiété de performance est contre-productive.

      Il faut privilégier la « découverte du monde » plutôt que de redoubler l'école à la maison.

      3. Favoriser l'immersion : Permettre aux parents de comprendre la réalité concrète du travail enseignant (effectifs, bruit, complexité) et réciproquement.

      4. Reconnaître la pluralité : Éviter d'imposer le modèle des couches moyennes éduquées comme norme universelle, au risque de disqualifier les parents issus d'autres cultures ou classes sociales.

  2. Apr 2022
  3. Nov 2021