L'Importance de la Délibération face aux Situations Complexes en Protection de l'Enfance
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse les réflexions issues d'un séminaire de recherche consacré à la délibération et au traitement des situations complexes en protection de l'enfance.
Le constat central est celui d'un "trouble" profond chez les professionnels, né d'une déconnexion entre les prescriptions institutionnelles et la réalité du terrain.
L'analyse propose de dépsychologiser ces difficultés pour les traiter comme des enjeux sociologiques et politiques collectifs.
Les points clés incluent la distinction nécessaire entre l'établissement et l'institution, l'écart croissant entre le travail prescrit et le travail réel (souvent invisible), et la nécessité de réhabiliter la parole professionnelle.
Plutôt que de viser des "bonnes pratiques" standardisées, l'objectif est de socialiser le trouble par le "bricolage" et le "tâtonnement organisé" afin de transformer des situations problématiques en pratiques acceptables.
I. Redéfinir l'Institution et la Violence Institutionnelle
L'analyse commence par une redéfinition conceptuelle de l'environnement de travail en protection de l'enfance, distinguant l'espace physique de la structure organisationnelle.
1. Établissement vs Institution
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L'établissement est le lieu physique ou le dispositif spécifique (ex: un Centre Éducatif Renforcé).
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L'institution est définie comme une mise en série d'établissements, de dispositifs (équipes mobiles) et de parcours qui structurent la prise en charge.
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Le trouble des professionnels naît souvent de ce qui se trame "entre" ces entités (le manque de coordination).
2. La violence de l'institution
La violence n'est pas seulement le fait des usagers dans l'établissement, elle est aussi produite par l'institution elle-même.
Le document cite l'exemple d'un adolescent dégradant son centre après un refus de permission par un juge.
Ici, la violence de l'institution réside dans le défaut de synchronisation entre :
- L'évaluation éducative des professionnels de terrain.- L'évaluation juridique/administrative du dossier par la magistrature.
II. Le Trouble des Professionnels : Une Crise de la Parole
Le "trouble" sociologique des travailleurs sociaux est directement lié à l'empêchement de leur parole au sein des structures.
1. L'invisibilité du travail réel
Le malaise professionnel provient de l'écart entre :
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Le travail prescrit : Les injonctions, les commandes et les cadres rigides définis par les "donneurs d'ordre".
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Le travail réel : Ce qu'il faut réellement mettre en œuvre pour répondre à la situation.
Ce travail, qui inclut le "care" et la gestion de l'infra-ordinaire, est supérieur à la prescription mais reste non reconnu, non financé et invisible.
2. Le métier muet
Reprenant la formule d'Yves Clot : "Lorsque le métier ne parle plus, il n'est pas rare que les professionnels en fassent une maladie."
L'usure professionnelle est le résultat d'une parole qui ne circule plus entre les dispositifs et les instances de décision.
III. Les Trois Dimensions de la Professionnalité
La professionnalité est définie comme "l'art d'habiter une profession" au plus près du quotidien.
Elle se déploie dans trois dimensions majeures, chacune comportant ses propres épreuves :
| Dimension | Caractéristiques et Épreuves | | --- | --- | | Relationnelle | Gestion de la composante émotionnelle face à la violence et à la précarité. Difficulté de "codéfinir" l'aide avec des usagers qui sont à la fois "clients" et "objets" de l'intervention, créant une tension entre savoir expert et savoir profane. | | Organisationnelle | Nécessité de travailler en réseau (métaphore de Shiva). Chaque situation possède son propre réseau d'aide à coordonner et synchroniser, rendant les objectifs généraux souvent inatteignables car trop déconnectés de la singularité des cas. | | Politico-éthique | Confrontation à des dilemmes quotidiens où les valeurs divergent (ex: mettre à l'abri un jeune violent vs poser un cadre éducatif strict). Cela mène parfois à un "travail social palliatif" où l'on gère l'urgence pour éviter la noyade. |
IV. Stratégies de Résolution : Socialiser le Trouble
Face à la complexité, le document préconise de quitter la quête de solutions immédiates pour explorer le trouble lui-même.
1. Le Bricolage et le Tâtonnement Organisé
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Le Bricolage (Lévi-Strauss) : Identifier, dans l'urgence, les ressources disponibles dans les "moyens du bord" pour fabriquer une réponse située.
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Le Tâtonnement Organisé (Bruno Latour) : Accepter l'incertitude et l'expérimentation comme des méthodes rigoureuses de travail.
Il s'agit de requalifier l'hésitation comme une compétence.
2. Restaurer la controverse et le dialogue
Pour que le métier reparle, plusieurs leviers sont identifiés :
- La controverse : Accepter que le désaccord est nécessaire pour s'accorder.
Cela implique de valoriser la parole de tous les acteurs, y compris les moins qualifiés (ex: maîtresses de maison), qui possèdent un regard unique sur le quotidien.
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Les moments informels : Valoriser la parole "dans l'embrasure de la porte" ou à la machine à café, car c'est là que se joue souvent le sens réel de l'activité.
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L'enquête ethnographique : Apprendre aux futurs professionnels à explorer l'activité concrète et les tensions entre principes et situations réelles.
V. Conclusion : Vers des Pratiques Acceptables
L'objectif final de la délibération n'est pas d'atteindre des "bonnes pratiques" standardisées, souvent inadaptées à la singularité du travail social.
Il s'agit de :
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Explorer la qualité des incertitudes plutôt que de chercher à les supprimer.
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Reconnaître les actions transgressives : Comprendre pourquoi un professionnel dévie du cadre (comme une rivière sort de son lit) pour répondre à un besoin réel.
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Transformer des pratiques problématiques en pratiques acceptables via une redéfinition collective et située de l'action.
En résumé, la délibération doit permettre de passer d'une gestion individuelle de la détresse à une socialisation collective du trouble, rendant ainsi au travail social sa dimension politique et humaine.