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      Note de synthèse : Usages des réseaux sociaux et santé des adolescents - Analyse et recommandations de l'Anses

      1. Introduction : Contexte et portée de l'expertise de l'Anses

      Face à l'expansion massive des réseaux sociaux numériques et aux préoccupations croissantes concernant leur impact sur la santé, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) s'est autosaisie en septembre 2019 pour évaluer les risques sanitaires encourus par les adolescents.

      Cette démarche répond à un besoin d'expertise scientifique indépendante sur un phénomène socio-culturel majeur qui reconfigure en profondeur les modes de vie et de socialisation des plus jeunes.

      L'expertise, menée par un groupe de travail pluridisciplinaire, s'appuie sur une analyse rigoureuse de plus d'un millier d'études scientifiques internationales.

      Elle se concentre sur la population des 11-17 ans, une période charnière du développement marquée par une vulnérabilité particulière.

      L'objectif est de caractériser les usages, d'identifier les risques avérés et de formuler des recommandations pour protéger la santé de cette population.

      La conclusion centrale de l'Agence est sans équivoque : l'usage des réseaux sociaux numériques a des effets négatifs documentés sur la santé physique et mentale des adolescents.

      Ces effets ne sont pas le fruit du hasard mais découlent en grande partie de la conception même des plateformes. Ils nécessitent une réponse coordonnée et systémique impliquant les pouvoirs publics, les plateformes elles-mêmes, ainsi que les acteurs du monde éducatif et de la santé.

      2. Le Modèle Économique des Plateformes : Un Facteur de Risque Systémique

      Pour évaluer les risques sanitaires des réseaux sociaux, il est indispensable de comprendre leur fonctionnement. Leur conception n'est pas neutre mais répond à des impératifs économiques précis qui constituent le cœur du problème.

      Le modèle économique dominant des grandes plateformes repose sur la monétisation de l'attention et des données des utilisateurs.

      En offrant un accès gratuit à leurs services, ces entreprises transforment l'usager en une source de profit, principalement par la vente d'espaces publicitaires ciblés et l'exploitation de ses données comportementales.

      Ce modèle induit une course à l'engagement maximal. Pour y parvenir, les plateformes intègrent délibérément des mécanismes de captation de l'attention conçus pour influencer le comportement de l'utilisateur, maximiser le temps passé sur le service et, in fine, induire une perte de contrôle. Parmi ces techniques figurent notamment les interfaces persuasives ou trompeuses, qui exploitent des biais cognitifs pour inciter les utilisateurs à réaliser des actions qu'ils ne feraient pas autrement, et le défilement infini, qui élimine les points d'arrêt naturels pour favoriser une consultation prolongée et passive.

      Les adolescents sont particulièrement vulnérables à ces stratégies.

      Leurs capacités de régulation émotionnelle et comportementale étant encore en développement, ils peinent davantage à maîtriser leur temps de connexion.

      De plus, la conception de ces plateformes entre en résonance directe avec leurs aspirations fondamentales : besoin d'interactions sociales avec les pairs, recherche de sensations et construction de l'identité.

      Les réseaux sociaux exploitent ainsi une vulnérabilité psychologique et développementale inhérente à cette période de la vie. Ces mécanismes de conception sont à l'origine de risques sanitaires spécifiques et documentés.

      3. Principaux Risques Sanitaires Identifiés et Populations Vulnérables

      L'expertise de l'Anses établit des corrélations claires et préoccupantes entre l'usage des réseaux sociaux et la détérioration de la santé des jeunes.

      Ces risques ne sont pas des externalités malheureuses, mais des conséquences directes des stratégies de captation de l'attention et d'exploitation des vulnérabilités développementales décrites précédemment. Un constat transversal émerge de l'analyse : les filles constituent une population particulièrement à risque.

      Cette vulnérabilité accrue n'est pas monolithique ; elle résulte d'une confluence de facteurs : un temps d'usage quantitativement supérieur, une orientation vers des plateformes hautement visuelles qui exacerbent la pression sur l'apparence, et une plus grande exposition aux dynamiques de cyberviolence genrée.

      D'autres populations, comme les jeunes LGBTQIA+ ou ceux présentant des troubles préexistants (anxiodépressifs, TDAH), sont également surexposées.

      3.1. Dégradation de la Santé Mentale et de l'Image de Soi

      L'expertise de l'Anses établit que l'usage des réseaux sociaux constitue un facteur contributif aux troubles anxiodépressifs.

      Cette relation est médiée par plusieurs mécanismes psychologiques délétères, tels que la comparaison sociale ascendante, qui génère un sentiment d'insatisfaction ; le FoMO (Fear of Missing Out), qui nourrit une connexion anxiogène ; et le cyberharcèlement.

      L'expertise met en lumière un cercle vicieux : un mal-être initial peut conduire un adolescent à se réfugier dans les réseaux sociaux dans une stratégie d'« escapisme », ce qui renforce paradoxalement ses difficultés psychologiques.

      L'impact sur l'image corporelle est particulièrement prononcé. L'exposition continue à des corps idéalisés, souvent modifiés par des filtres et des retouches, favorise l'insatisfaction corporelle.

      L'expertise identifie cette exposition comme étant corrélée à l’intériorisation des idéaux corporels, l’auto-objectification et la comparaison sociale ascendante, autant de facteurs intermédiaires des troubles des conduites alimentaires.

      L'effet est amplifié par les algorithmes de personnalisation qui créent un effet « silo », enfermant les jeunes vulnérables dans des boucles de contenus délétères (valorisation de la maigreur, automutilation, suicide), banalisant ces comportements et augmentant le risque d'imitation.

      3.2. Altération du Sommeil : Un Médiateur Clé des Troubles de Santé

      L'Anses identifie la perturbation du sommeil comme un effet sanitaire majeur et un médiateur central entre l'usage des réseaux sociaux et la dégradation de la santé mentale.

      L'impact négatif sur le sommeil s'opère via trois mécanismes principaux :

      Réduction de la durée du sommeil : l'augmentation du temps d'écran retarde systématiquement l'heure du coucher.

      Altération de la qualité du sommeil : les contenus et interactions en ligne provoquent une stimulation cognitive et émotionnelle qui entrave l'endormissement et fragmente le sommeil.

      Perturbation du rythme circadien : l'exposition à la lumière bleue des écrans en soirée inhibe la sécrétion de mélatonine, l'hormone de l'endormissement.

      Or, une perturbation chronique du sommeil est elle-même un facteur de risque majeur pour le développement de troubles de santé mentale et de maladies chroniques.

      3.3. Exposition aux Conduites à Risques et aux Cyberviolences

      Les réseaux sociaux agissent comme de puissants vecteurs de conduites à risques.

      Ils contribuent à la normalisation de la consommation de substances psychoactives (alcool, tabac, cannabis) et assurent la propagation virale de défis dangereux (challenges), dont l'attrait repose sur la quête de reconnaissance sociale.

      Le cyberharcèlement est une autre menace centrale. Il prolonge les dynamiques de harcèlement hors ligne, mais son impact est amplifié par des facteurs spécifiques au numérique : l'anonymat (réel ou perçu), la persistance des contenus et l'ampleur de leur diffusion.

      L'expertise souligne que le fait d’appartenir à une communauté LGBTQIA+ est associé à une probabilité plus élevée d’être cybervictime.

      Les conséquences documentées par l'Anses sont graves :

      • Augmentation des symptômes dépressifs

      • Risque accru d'idées suicidaires et de tentatives de suicide

      • Comportements d'automutilation

      • Augmentation de l'usage problématique des réseaux sociaux

      Enfin, l'expertise alerte sur les cyberviolences à caractère sexuel, comme le sexting non consenti ou la coercition numérique. Ces pratiques constituent une nouvelle expression du sexisme, particulièrement risquée pour les filles.

      Ce tableau de risques multifactoriels, systémiquement liés à la conception des plateformes, appelle une réponse stratégique et coordonnée, que l'Anses articule en quatre axes d'intervention.

      4. Axes d'Intervention Stratégiques : Les Recommandations de l'Anses

      L'Anses préconise une approche systémique et coordonnée qui ne fait pas reposer la charge uniquement sur les individus. Les recommandations visent à la fois les plateformes, les pouvoirs publics, les acteurs de l'éducation et la communauté scientifique. L'Agence insiste sur la nécessité d'impliquer les adolescents dans l'élaboration de ces mesures pour garantir leur pertinence et faciliter leur adhésion.

      4.1. Axe 1 : Réguler et Sécuriser l'Environnement Numérique

      Cet axe vise directement les plateformes et les pouvoirs publics, considérant que la responsabilité première incombe aux concepteurs des services. Les recommandations phares incluent :

      Instaurer un cahier des charges technique pour les réseaux sociaux accessibles aux mineurs, afin de garantir un design protecteur.

      Appliquer des mécanismes fiables de vérification de l'âge et du consentement parental.

      Encadrer légalement les interfaces persuasives ou trompeuses et les algorithmes de personnalisation, en s'appuyant sur les dispositions du Digital Services Act (DSA) européen pour interdire les techniques d'influence trompeuse et la diffusion de contenus délétères.

      Imposer un paramétrage par défaut protecteur pour les comptes des mineurs (limitation des notifications, suppression des indicateurs d'activité en ligne).

      Mettre en place des procédures de signalement simples et efficaces pour les contenus problématiques.

      4.2. Axe 2 : Développer une Éducation aux Médias Numériques

      L'éducation est un levier complémentaire indispensable. Pour les parents et adolescents, il s'agit de co-construire des repères de bonnes pratiques et d'alerter sur les pressions sociales spécifiques (stéréotypes de genre, harcèlement).

      Pour le milieu scolaire, l'Anses préconise de renforcer les programmes d'éducation au numérique, de développer l'esprit critique et les compétences socio-émotionnelles, et de promouvoir des espaces de parole entre pairs.

      4.3. Axe 3 : Renforcer la Prévention des Effets sur la Santé

      Une approche de santé publique globale est nécessaire. L'Anses préconise de :

      • Mener des campagnes de sensibilisation sur l'hygiène de vie (sommeil, sédentarité) et l'hygiène numérique (risques liés à l'image de soi, aux images intimes).

      Renforcer la prévention en santé mentale, par la formation des professionnels et l'augmentation des moyens du système de santé et du personnel médical scolaire.

      Lutter activement contre les cyberviolences et toutes les formes de discrimination.

      Développer des alternatives attractives à la socialisation en ligne (infrastructures sportives, culturelles, associatives).

      4.4. Axe 4 : Soutenir la Recherche Scientifique

      Pour combler les lacunes de la recherche, l'Anses recommande de garantir l'accès des chercheurs aux données des plateformes, comme le prévoit le Digital Services Act (DSA) européen, et d'améliorer la méthodologie des études pour mieux objectiver les usages et les effets sanitaires.

      Enfin, l'Agence appelle la communauté scientifique à étudier la pertinence de qualifier l'« usage problématique » des réseaux sociaux comme une addiction comportementale, au même titre que les jeux d’argent et de hasard.

      5. Conclusion Générale

      L'expertise de l'Anses dresse un constat sévère : les effets négatifs documentés des réseaux sociaux sur la santé des adolescents sont étroitement liés aux caractéristiques de conception et au modèle économique des plateformes.

      Le problème n'est donc pas réductible à une simple question de responsabilité individuelle.

      Les stratégies de captation de l'attention sont systémiques et exploitent des vulnérabilités psychologiques propres à l'adolescence.

      Ces constats invalident l'approche de l'autorégulation et démontrent l'urgence d'adopter un cadre de gouvernance robuste pour les réseaux sociaux, à la hauteur des enjeux de santé publique.

      Si l'éducation au numérique et l'accompagnement parental sont des piliers nécessaires, ils demeurent insuffisants face à un problème d'une telle ampleur structurelle.

      L'expertise de l'Anses fournit la base factuelle pour une politique publique plus musclée, engageant la responsabilité des plateformes pour imposer des modifications profondes de leurs services.

      Une vigilance continue s'impose face aux évolutions technologiques rapides, notamment l'intégration de l'intelligence artificielle, qui pourrait démultiplier les risques identifiés.

    2. Synthèse du rapport de l'Anses sur les usages des réseaux sociaux et la santé des adolescents

      Résumé Exécutif

      Ce document synthétise l'avis et le rapport d'expertise collective de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), publiés en décembre 2025, concernant les effets de l'usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents de 11 à 17 ans.

      S'appuyant sur l'analyse de plus d'un millier d'études scientifiques, l'expertise établit un lien clair entre l'utilisation des réseaux sociaux et une augmentation des risques pour la santé mentale et le bien-être des jeunes.

      Les conclusions principales indiquent que le modèle économique des plateformes, fondé sur une "économie de l'attention", induit des conceptions (interfaces persuasives, défilement infini, algorithmes de personnalisation) qui exploitent les vulnérabilités propres à l'adolescence.

      Ces mécanismes favorisent un usage excessif et une perte de contrôle, entraînant des conséquences sanitaires multifactorielles.

      Les principaux effets négatifs identifiés sont :

      Perturbation du sommeil : Réduction de la durée et de la qualité du sommeil, agissant comme un médiateur clé pour d'autres troubles de santé mentale.

      Troubles anxiodépressifs : L'usage des réseaux sociaux est un facteur contributif, notamment via la comparaison sociale, le cyberharcèlement et la "peur de manquer" (FoMO).

      Image corporelle et troubles des conduites alimentaires : L'exposition à des contenus idéalisés renforce l'insatisfaction corporelle, particulièrement chez les filles.

      Conduites à risques : Les plateformes agissent comme des vecteurs pour la normalisation de la consommation de substances, la participation à des défis dangereux et l'exposition aux cyberviolences.

      L'expertise souligne que les filles constituent une population particulièrement à risque, étant plus impactées sur l'ensemble des effets sanitaires étudiés.

      Face à ce constat, l'Anses formule des recommandations structurées autour de quatre axes :

      • une régulation stricte des plateformes pour protéger les mineurs,
      • le renforcement de l'éducation aux médias,
      • des campagnes de prévention en santé publique, et
      • un soutien accru à la recherche pour combler les lacunes de connaissances.

      L'Agence conclut que si l'accompagnement parental et l'éducation sont nécessaires, ils ne peuvent se substituer à un cadre de gouvernance contraignant pour les plateformes, dont la responsabilité dans les impacts sanitaires observés est centrale.

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      1. Contexte et Organisation de l'Expertise

      1.1. Origine et Objectifs

      Face à l'expansion massive des technologies numériques et aux interrogations sur leurs effets sanitaires, l'Anses s'est autosaisie le 12 septembre 2019 pour évaluer les risques liés à leurs usages.

      L'expertise a été spécifiquement focalisée sur les risques pour la santé des adolescents (11-17 ans) liés à l'utilisation des réseaux sociaux numériques, en raison de la vulnérabilité particulière de cette période de la vie.

      Les objectifs de l'expertise étaient de :

      • Caractériser le fonctionnement et les usages des réseaux sociaux.

      • Analyser les spécificités de la population adolescente.

      • Décrire les effets sur la santé de certaines pratiques.

      • Analyser les risques sanitaires globaux.

      • Formuler des recommandations pour protéger la santé des adolescents.

      1.2. Méthodologie

      L'expertise a été menée par le groupe de travail "Effets de l’usage des outils numériques sur la santé des adolescents", créé en septembre 2020, et adoptée par le Comité d’experts spécialisé (CES) "Agents physiques et nouvelles technologies". La démarche s'est appuyée sur :

      Une revue exhaustive de la littérature scientifique académique (plus d'un millier d'articles analysés via les bases de données Scopus et Pubmed entre 2011 et 2021, complétée par des études antérieures et postérieures).

      L'analyse de la littérature grise (rapports institutionnels et associatifs).

      Une analyse du cadre législatif menée par l'Institut de recherche juridique de la Sorbonne.

      1.3. Limites de la Littérature Scientifique

      Le groupe de travail a identifié plusieurs limites aux études disponibles :

      Décalage temporel : De nombreuses études portent sur des réseaux sociaux moins populaires aujourd'hui (ex: Facebook) et peu sur des plateformes plus récentes comme TikTok.

      Mesure de l'utilisation : La plupart des études reposent sur le temps d'utilisation déclaré, une mesure sujette aux biais de mémoire et de désirabilité sociale. Un temps élevé n'est pas suffisant pour qualifier un usage de "préoccupant".

      Hétérogénéité des contextes : Les études proviennent de divers pays, mais les mécanismes d'action des plateformes étant similaires, les résultats ont été jugés transposables.

      Causalité : La majorité des études sont transversales, montrant des liens statistiques mais ne permettant pas d'établir de lien de cause à effet. Les études longitudinales, bien que moins nombreuses, apportent des éléments sur la temporalité des effets.

      2. Le Fonctionnement des Réseaux Sociaux Numériques

      2.1. Définition et Modèle Économique

      En l'absence de définition consensuelle, l'expertise s'est adossée à une conception large, similaire à celle de la loi du 7 juillet 2023 : une plateforme permettant aux utilisateurs de se connecter, communiquer et partager des contenus.

      Le modèle économique des plateformes majeures s'apparente à celui d'une régie publicitaire. La gratuité apparente du service est compensée par la monétisation des données personnelles et de l'attention des utilisateurs.

      Ce modèle incite les plateformes à maximiser le temps passé et l'engagement des utilisateurs.

      2.2. Stratégies de Captation de l'Attention

      Pour maintenir l'engagement, les plateformes déploient des stratégies de conception spécifiques :

      Algorithmes de personnalisation : Ils proposent des contenus visant à retenir l'utilisateur, créant parfois un "effet silo" qui renforce l'exposition à des contenus potentiellement délétères.

      Interfaces trompeuses (ou dark patterns) : Ce sont des mécanismes persuasifs qui exploitent des biais psychologiques pour inciter les utilisateurs à des actions qu'ils ne feraient pas autrement.

      Fonctionnalités incitatives : Le défilement infini, les notifications et les contenus éphémères sont conçus pour inciter à un usage prolongé et induire une perte de contrôle.

      Ces stratégies exploitent les vulnérabilités de l'adolescence : besoin d'interactions sociales, recherche de sensations et capacités de régulation émotionnelle encore limitées.

      3. Usages des Réseaux Sociaux par les Adolescents

      L'expertise distingue l'utilisation (interaction technique), l'usage (intégration sociale et culturelle) et la pratique (routines et savoir-faire). L'analyse se concentre sur les usages, qui sont des phénomènes complexes.

      3.1. État des Lieux

      | Donnée Clé | Valeur | Source / Année | | --- | --- | --- | | Adolescents (12-17 ans) utilisant un smartphone quotidiennement pour aller sur Internet | Près de 90 % | \- | | Adolescents (12-17 ans) passant entre 2 et 5h/jour sur leur smartphone | 42 % | Credoc, 2025 | | Adolescents (12-17 ans) passant plus de 5h/jour sur leur smartphone | 9 % | Credoc, 2025 | | Utilisation quotidienne des réseaux sociaux chez les 12-17 ans (2023) | 53 % | CREDOC, Baromètre du numérique | | Utilisation quotidienne des réseaux sociaux chez les 12-17 ans (2024) | 58 % | CREDOC, Baromètre du numérique |

      Les usages varient selon l'âge, le genre et le milieu social. Les filles consacrent plus de temps aux réseaux sociaux que les garçons, qui privilégient les jeux vidéo.

      3.2. Rôle dans la Socialisation

      Les réseaux sociaux répondent aux aspirations des adolescents (interactions, recherche d'informations auprès des pairs, prise de risques) et participent à l'exploration de leur identité. Ils prolongent et transforment les processus de socialisation, s'inscrivant dans la continuité des dynamiques familiales, scolaires et amicales.

      La sphère familiale peut jouer un rôle de régulation et de ressource, mais les usages configurent aussi un territoire informationnel propre à l'adolescent.

      4. Principaux Effets sur la Santé des Adolescents

      L'expertise révèle des conséquences négatives significatives, avec une prévalence plus marquée chez les filles pour la majorité des effets sanitaires étudiés.

      4.1. Usage Problématique et Addiction

      Le terme "addiction aux réseaux sociaux" n'est pas reconnu dans les classifications internationales (DSM-5R, ICD-11) et fait l'objet de débats. Le rapport opte pour la notion d'"usage problématique", la plus fréquente dans la littérature.

      Les outils de mesure sont hétérogènes mais s'accordent sur deux dimensions caractéristiques d'une addiction :

      • Les répercussions négatives sur la santé et les activités quotidiennes.

      • L'impossibilité de maîtriser le temps passé sur les plateformes (perte de contrôle).

      4.2. Perturbation du Sommeil

      Un impact négatif clair est démontré. Les mécanismes sont :

      Réduction de la durée du sommeil par un retard de l'heure du coucher.

      Stimulation de l'éveil (physiologique, cognitif, émotionnel) qui entrave l'endormissement.

      Exposition à la lumière bleue des écrans le soir, qui inhibe la sécrétion de mélatonine.

      Une perturbation chronique du sommeil est un facteur de risque pour des maladies physiques et mentales, et un médiateur clé entre l'usage des réseaux sociaux et les symptômes anxiodépressifs.

      4.3. Image du Corps et Troubles des Conduites Alimentaires (TCA)

      Certaines pratiques, notamment sur les réseaux "hautement visuels", sont corrélées à :

      L'intériorisation d'idéaux corporels irréalistes.

      La comparaison sociale ascendante (se comparer à des personnes perçues comme plus désirables).

      L'auto-objectification (se percevoir comme un objet à regarder).

      Ces facteurs renforcent l'insatisfaction corporelle et la surveillance de son apparence, particulièrement chez les filles, et constituent des facteurs intermédiaires des TCA.

      Les algorithmes peuvent amplifier l'exposition à des contenus valorisant la maigreur ou la musculature, exacerbant les comportements délétères.

      4.4. Troubles Anxiodépressifs et Idées Suicidaires

      L'usage des réseaux sociaux est identifié comme un facteur contributif aux troubles anxiodépressifs, sans être une cause unique. La relation est complexe et médiée par :

      • L'altération du sommeil.

      • Le cyberharcèlement.

      • La comparaison sociale.

      • Le FoMO (Fear Of Missing Out), qui peut entraîner une perte de contrôle.

      Une spirale délétère est souvent observée : un mal-être initial peut conduire à un usage compulsif des réseaux ("escapisme"), qui à son tour détériore la santé mentale.

      Les algorithmes peuvent enfermer les jeunes en détresse dans des "silos" de contenus négatifs (automutilation, suicide), banalisant ces comportements (effet Werther).

      4.5. Conduites à Risques et Cyberviolences

      Consommation de substances : Les réseaux sociaux participent à la normalisation de la consommation d'alcool, de tabac et de cannabis en exposant les jeunes à des contenus valorisants et en renforçant les normes sociales perçues.

      Défis (challenges) : La recherche de reconnaissance par les pairs peut inciter à la participation à des défis dangereux.

      Cyberharcèlement : Il s'agit souvent d'une extension du harcèlement scolaire, amplifiée par l'anonymat, la persistance des contenus et l'ampleur de leur diffusion.

      La cybervictimation est associée à une augmentation des symptômes dépressifs, des idées suicidaires et de l'automutilation.

      Sexting non consenti : La diffusion d'images intimes sans consentement est une forme de cyberviolence sexuelle aux conséquences graves, en particulier pour les filles.

      4.6. Résultats Scolaires

      L'expertise met en évidence une association négative faible entre le temps passé sur les réseaux sociaux et les résultats scolaires.

      Cependant, les limites méthodologiques des études empêchent de conclure à un lien causal direct. Le multitâche numérique et la perturbation du sommeil sont des facteurs explicatifs probables.

      5. Autres Impacts Soulignés par le Comité d'Experts

      Le CES a rappelé la pertinence d'autres enjeux sanitaires et sociétaux :

      Sédentarité et inactivité physique : Bien que l'usage nomade des smartphones ne soit pas directement synonyme de sédentarité, les longues durées d'utilisation y contribuent probablement.

      Lumière bleue : Les adolescents sont plus sensibles à la lumière bleue des écrans, ce qui augmente le risque de perturbation des rythmes circadiens et, à long terme, de troubles métaboliques ou de santé mentale.

      Impacts environnementaux : Le numérique représente près de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un chiffre en hausse, notamment à cause du streaming vidéo encouragé par les réseaux sociaux.

      Enjeux démocratiques : Les algorithmes peuvent polariser les opinions, diffuser de la désinformation et manipuler l'information, soulevant des questions majeures pour la construction citoyenne des adolescents.

      6. Recommandations de l'Anses

      Face à ces constats, l'Agence formule des recommandations structurées selon quatre axes d'action complémentaires.

      6.1. Réguler et Sécuriser l'Environnement Numérique

      Imposer un cahier des charges aux plateformes pour qu'elles soient accessibles aux mineurs, incluant des mécanismes fiables de vérification de l'âge.

      Encadrer légalement les interfaces persuasives et les algorithmes de personnalisation pour interdire les techniques d'influence trompeuse et limiter l'amplification de contenus préjudiciables.

      • Instaurer un paramétrage par défaut protecteur pour les comptes des mineurs (limitation des notifications, etc.).

      • Mettre en place des procédures simples et efficaces de signalement et de modération des contenus délétères.

      • Étendre aux réseaux sociaux l'encadrement des publicités prévu pour la télévision.

      6.2. Éduquer aux Médias Numériques

      Fournir des repères de bonnes pratiques aux parents et adolescents, coconstruits avec eux.

      Renforcer l'éducation au numérique à l'école, en formant du personnel dédié et en développant l'esprit critique et les compétences socio-émotionnelles des élèves.

      • Promouvoir des espaces de parole entre pairs pour réfléchir collectivement aux pratiques numériques.

      6.3. Prévenir les Effets sur la Santé

      • Mener des campagnes de santé publique sur l'hygiène de vie (sommeil, activité physique) et l'hygiène numérique (risques liés à l'image de soi, au consentement).

      Renforcer la prévention en santé mentale en formant les professionnels au contact des adolescents et en dotant les systèmes scolaire et de santé de moyens suffisants.

      Intensifier la lutte contre les cyberviolences et toutes les formes de discrimination.

      • Développer des alternatives de socialisation hors ligne (infrastructures sportives, culturelles) adaptées aux adolescents.

      6.4. Soutenir la Recherche

      Garantir l'accès aux données des plateformes pour les chercheurs, comme le prévoit le Digital Services Act (DSA) européen.

      Améliorer la méthodologie des études scientifiques en diversifiant les approches et en développant des outils de mesure plus fiables.

      • Financer la recherche sur des thèmes clés comme le cyberharcèlement, les interfaces trompeuses, les populations vulnérables et l'efficacité des actions de prévention.

      • Étudier la pertinence de qualifier l'usage problématique des réseaux sociaux comme une addiction comportementale.