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De l’indocilité des jeunesses populaires : Analyse de la formation professionnelle initiale
Résumé exécutif
Ce document synthétise les travaux de Prisca Kergoat, sociologue et directrice du laboratoire CERTOP, présentés dans son ouvrage De l’indocilité des jeunesses populaires. Apprenti.es et élèves de lycées professionnels (2022).
L'étude remet en question la vision traditionnelle d'une jeunesse ouvrière et employée passive face à la domination sociale.
L'analyse démontre que les élèves et apprentis de la formation professionnelle font preuve d'une indocilité manifeste, caractérisée par une sagacité sociologique leur permettant de déconstruire leurs conditions de formation.
L'étude met en lumière une expérience partagée de l'humiliation institutionnelle lors de l'orientation, un accès inégalitaire à l'apprentissage basé sur le capital social et les discriminations, ainsi qu'un sentiment aigu d'injustice face aux injonctions contradictoires du système éducatif et du monde du travail.
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1. Cadre méthodologique et fondements de la recherche
La recherche s'appuie sur une méthodologie robuste combinant des approches quantitatives et qualitatives pour saisir la réalité des jeunesses populaires.
• Données quantitatives : Exploitation d'environ 3 000 questionnaires distribués à des élèves et apprentis (niveaux CAP et Bac professionnel).
• Données qualitatives : 43 entretiens semi-directifs menés auprès de filles et de garçons, ainsi que d'enseignants.
• Secteurs étudiés :
◦ Filières ultra-féminisées (coiffure, esthétique, aide à la personne). ◦ Filières ultra-masculinisées (bâtiment, mécanique automobile). ◦ Filière mixte (commerce et vente).
• Objectif central : Substituer au concept de "docilité" celui d'indocilité pour décrire la capacité d'agir, l'autonomie de pensée et la résistance symbolique de ces jeunes face aux contraintes exercées sur eux.
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2. L'orientation scolaire : Un vecteur d'humiliation institutionnelle
L'orientation vers la voie professionnelle est analysée comme un processus de relégation qui a profondément évolué depuis les années 1990.
L'évolution du profil des élèves
Le système éducatif actuel produit une population caractérisée par l'indissociabilité de l'origine populaire et de la difficulté scolaire. Les statistiques révèlent un déterminisme social frappant :
• À niveau scolaire comparable, un élève d'origine populaire a 93 fois plus de chances d'être orienté en seconde professionnelle.
• Cette probabilité s'élève à 169 fois pour une orientation en CAP.
La rhétorique de l'auto-entreprenariat
Les réformes de 1989 et 2018 ont introduit la "rhétorique du projet", transformant l'élève en "entrepreneur de lui-même".
Cette approche, issue du management, rend l'individu seul responsable de ses réussites et de ses échecs, masquant les déterminismes sociaux sous le voile du mérite.
Le vécu de l'humiliation
L'humiliation est définie comme un "mépris de classe et une honte de soi". Elle est vécue même par ceux ayant un rapport vocationnel au métier.
• Légitimité institutionnelle : Contrairement aux brimades en classe, cette humiliation est perçue comme "réglementaire" car elle émane du conseil de classe et se fonde sur les notes.
• Jugement de classe : Elle oppose les élèves "dignes de poursuivre" aux autres, stigmatisant durablement les jeunes orientés par une exclusion de la culture scolaire légitime.
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3. L'accès à l'entreprise : Sélection et éviction sociale
La recherche d'une place en entreprise (stage ou apprentissage) constitue un deuxième palier de sélection sociale, où l'apprentissage est devenu plus valorisé mais aussi plus exclusif que le lycée professionnel.
Typologie des pratiques de recherche
L'enquête identifie trois classes distinctes dans la recherche de contrats :
| Classe | Profil type | Caractéristiques de la recherche | Facteurs de succès | | --- | --- | --- | --- | | 1\. Accès rapide (31%) | Garçons, parents issus de la fraction stable des classes populaires (artisans, commerçants). | Une seule entreprise contactée, recherche bouclée en une journée. | Capital d'autochtonie : Réseau familial et connaissance directe d'un maître d'apprentissage. | | 2\. Velléité (56% des élèves de LP) | Jeunes très jeunes, issus des fractions paupérisées, étrangers ou issus de l'immigration. | Très peu de recherches actives malgré un souhait initial d'apprentissage. | Lucidité sociale : Anticipation des discriminations et choix du lycée professionnel comme espace protecteur. | | 3\. Haute mobilisation | Filles et jeunes issus des classes paupérisées. | Jusqu'à 100 entreprises contactées sur une durée de 3 mois. | Succès aléatoire malgré un investissement massif. |
La performance biaisée de l'apprentissage
L'étude démontre que les meilleurs taux d'insertion de l'apprentissage par rapport au lycée professionnel ne sont pas dus à une supériorité intrinsèque du mode de formation, mais à une éviction préalable des populations les plus fragiles (filles, jeunes issus de l'immigration, milieux précaires) lors du recrutement par les entreprises.
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4. Manifestations de l'indocilité et conscience de l'injustice
L'indocilité se manifeste par la capacité des jeunes à identifier et à critiquer les rapports de domination dont ils font l'objet.
• Critique du double discours professoral : Les jeunes perçoivent l'hypocrisie des discours qui valorisent la voie professionnelle tout en poussant systématiquement les "meilleurs" élèves vers la voie générale.
• Injonctions de genre : Les filles témoignent d'une pression forte pour adopter les codes de féminité des classes intermédiaires (maquillage, tenue, langage) pour obtenir et garder une place en entreprise.
• Le "vol" de la jeunesse : Un argument récurrent concerne l'impossibilité de prolonger leur jeunesse. À 14 ou 15 ans, on exige d'eux des choix de vie définitifs, leur refusant le "luxe" d'être adolescents.
• Injonctions contradictoires : Désiré, un élève cité dans l'étude, souligne le paradoxe de leur statut : traités comme des enfants à l'école (obligation de mots d'absence des parents) mais sommés de se comporter comme des adultes responsables et autonomes en entreprise.
Conclusion
Loin d'être des acteurs passifs ou consentants à leur propre domination, les élèves et apprentis des classes populaires déploient une véritable sagacité pour débusquer les injustices du système.
Leur indocilité est une réponse rationnelle à un appareil de formation qui, sous couvert de démocratisation et de choix individuel, continue de fonctionner comme un puissant moteur de sélection et de stigmatisation sociale.
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