Figures d'Attachement au Sein de la Communauté Éducative : Synthèse de la Table Ronde
Résumé Exécutif
Ce document de synthèse analyse les interventions d'une table ronde consacrée aux figures d'attachement au sein de la communauté éducative, au-delà du corps enseignant.
Il ressort que les personnels non-enseignants — infirmiers, conseillers principaux d'éducation (CPE), assistants sociaux, agents de service — jouent un rôle fondamental et souvent méconnu dans le bien-être et le développement des élèves.
Les discussions soulignent l'importance cruciale des "lieux en marge" (infirmerie, bureau du CPE, cantine), des espaces non formellement éducatifs où des relations de confiance individuelles peuvent se nouer, à l'abri des pressions de la salle de classe.
L'établissement d'un lien basé sur l'empathie, l'écoute active et le non-jugement est identifié comme une condition sine qua non pour accompagner efficacement les élèves, particulièrement ceux en situation de grande vulnérabilité (protection de l'enfance, décrochage scolaire).
Les intervenants partagent des stratégies concrètes pour créer ce lien, allant de l'utilisation d'outils de médiation à l'adoption d'une posture bienveillante et transparente, même lors de la gestion de situations délicates comme la rupture de confiance suite à une sanction ou un signalement.
1. Introduction : L'Importance des Espaces et des Relations en Marge
La table ronde s'ouvre sur une référence aux travaux du psychologue Paul Fustier, qui, dans les années 1960-70, mettait en lumière l'intérêt des "lieux en marge" au sein des internats.
Ces espaces, tels que la cuisine ou la lingerie, bien que non officiellement éducatifs, se révélaient être des lieux accueillants et chaleureux où les enfants s'autorisaient à dire et à faire des choses qu'ils n'osaient pas ailleurs.
L'objectif de la rencontre est de transposer cette analyse à l'école contemporaine. L'école ne se résume pas à la salle de classe ; de multiples autres lieux existent où se tissent des relations significatives.
Ces relations, souvent individuelles ("duales"), offrent une alternative aux dynamiques de groupe complexes gérées par les enseignants et permettent des interactions moins contraignantes et plus authentiques.
La parole est ainsi donnée à des professionnels qui exercent une fonction éducative "décalée" par rapport à celle des enseignants.
2. Le Rôle Central des Acteurs Non-Enseignants comme Figures de Référence
Chaque intervenant a présenté son rôle spécifique, illustrant comment sa position unique au sein de l'établissement lui permet de nouer des liens particuliers avec les élèves.
Les Infirmiers Scolaires : Un Refuge et un Point d'Écoute Privilégié
• Intervenante : Catherine Julien, Infirmière conseillère technique.
• Missions : Définies par le bulletin officiel de novembre 2015, les missions sont nombreuses. Mme Julien met l'accent sur le "dépistage infirmier" et la "consultation infirmière" comme des temps privilégiés pour créer un lien de confiance avec l'enfant.
Ces moments permettent d'aborder le contexte de vie de l'élève et de déceler d'éventuelles situations de mal-être ou de danger.
• Portée : Les infirmiers voient 80 % des enfants de CP et 100 % des élèves de 6ème en consultation, en plus des passages quotidiens à l'infirmerie.
• Stabilité : La longévité des infirmiers sur leur poste (souvent plusieurs années) leur permet un suivi longitudinal des élèves (du CP à la fin du collège) et une connaissance fine du contexte familial et des fratries.
• Posture professionnelle : L'approche est basée sur l'empathie, l'écoute active, l'accompagnement et le non-jugement.
• Fonction de l'infirmerie : Elle est décrite comme un "lieu privilégié" et un "refuge" pour l'élève en difficulté, propice aux confidences et à la révélation de problèmes. Les signes somatiques sont souvent des indicateurs de craintes ou de difficultés plus profondes, alertant les personnels.
Les Conseillers Principaux d'Éducation (CPE) et les Assistants d'Éducation (AE)
• Intervenant : Nicolas Seradin, CPE en collège REP.
• Dépasser le stéréotype : Le métier de CPE est souvent réduit à l'image du "surveillant général" qui sanctionne. Or, ses missions sont bien plus larges :
1. Suivi des élèves : Accompagnement scolaire et personnel, en lien avec tous les acteurs (professeurs, personnel médico-social, direction, familles).
2. Organisation de la vie scolaire : Gestion des temps hors-classe (permanence, self) avec les assistants d'éducation (AE).
3. Formation à la citoyenneté : Animation d'instances comme le Conseil de la Vie Collégienne (CVC).
• Présence et accessibilité : Le CPE et les AE sont des figures facilement identifiables et constamment présentes tout au long de la journée (accueil, récréations, demi-pension). Cette omniprésence favorise les rencontres informelles ("le petit bonjour du matin").
• Le bureau du CPE : C'est un lieu qui favorise la rencontre, où les élèves (surtout les plus jeunes) viennent pour des motifs anodins (dire bonjour, annoncer leur anniversaire) qui créent du lien, mais aussi pour exprimer des émotions fortes ("exploser") face à des situations difficiles (audience au tribunal, manque de la famille).
Le rôle du CPE est alors d'écouter et d'aider à la régulation émotionnelle.
• Le statut particulier des AE : Les assistants d'éducation occupent une position intermédiaire, n'étant "pas tout à fait des adultes" mais n'étant "plus véritablement des élèves".
Ce statut, ainsi que leur jeunesse, les rend particulièrement accessibles. Ils sont souvent les premiers visages que les élèves voient le matin, offrant "le premier sourire".
Les Assistants Sociaux Scolaires : Soutien et Développement des Compétences
• Intervenante : Joséphine Magundou, Conseillère technique territoriale pour le service social.
• Quatre priorités académiques :
1. Prévention du décrochage scolaire et de l'absentéisme.
2. Contribution à la protection de l'enfance.
3. Prévention des violences et du harcèlement.
4. Soutien à la parentalité et accès aux droits.
• Offrir un espace pour être : Le premier rôle est d'offrir aux jeunes un lieu où ils se sentent "entendus, accueillis et rassurés", surtout lorsque la confiance en l'école a été abîmée.
• Outils concrets :
◦ En individuel : Utilisation de "cartes des émotions et des besoins" pour aider les jeunes à mettre des mots sur leur ressenti, et de "Fidget Toys" pour apaiser l'agitation.
◦ En collectif : Mise en place de projets axés sur les compétences psychosociales, comme la "carte d'identité de l'estime de soi", qui vise à créer un pont entre l'élève et la communauté éducative en valorisant les qualités reconnues par les pairs et les adultes.
Les Agents de Service et de Restauration : La Bienveillance au Quotidien
• Intervenante : Pascal Raison, Agent de service restauration ("la dame de la cantine").
• Un rôle éducatif éminent : Bien que la plus éloignée de la relation d'enseignement formelle, sa relation est qualifiée d'"éminemment éducative".
• Posture : Accueille 505 élèves chaque jour "avec le sourire", en essayant d'être bienveillante et à l'écoute.
• Confidente et alerte : Les élèves lui confient des "petits secrets".
Elle agit comme une gardienne de ces confidences, mais n'hésite pas à alerter le CPE, l'infirmière ou l'assistante sociale si elle perçoit un élève en danger, refusant de "quitter le collège avec un souci comme ça au fond de [d'elle]".
• Créer un climat positif : L'animateur de la table ronde renforce ce point avec une anecdote personnelle sur un cuisinier qui préparait des attentions particulières pour les professeurs, créant une "situation de confort et de bienveillance" qui rendait les personnels "heureux de travailler", avec un effet d'entraînement positif sur les élèves.
3. Stratégies d'Accompagnement pour les Élèves en Grande Difficulté
Une attention particulière est portée aux élèves au parcours complexe, notamment ceux suivis par la protection de l'enfance ou en situation de décrochage.
Le Cas des Élèves Protégés
• Pour ces élèves (placés en MECS ou en famille d'accueil), souvent fragilisés psychologiquement et émotionnellement, l'école représente parfois le "seul point stable de la semaine".
• Ils sont en forte recherche de l'adulte référent, mais leur parcours est marqué par l'instabilité (un jeune peut rencontrer une dizaine d'adultes différents du lever au coucher) et un fort turnover des éducateurs.
• Le besoin d'être rassuré est primordial. La posture de l'adulte doit être celle d'une "présence proche" (selon la formule de Fernand Deligny) : être disponible et accessible, mais sans être intrusif.
Le Défi des Élèves en Décrochage
• Intervenante : Saida Ben Daoud, Enseignante spécialisée dans un service d'accompagnement.
• La posture de l'enseignante : Pour ces jeunes qui rejettent l'institution scolaire, l'enseignante représente "l'échec" et une "difficulté face au savoir". Le premier contact est souvent difficile.
• Stratégies de contournement : Pour établir le lien, elle passe par des détours :
◦ Utiliser d'autres lieux et activités : La cuisine, un atelier de menuiserie, un projet photographique.
L'objectif est d'ancrer les apprentissages dans la réalité (création d'une mini-entreprise) pour leur donner du sens.
◦ Désacraliser le savoir et l'erreur : Travailler sur les neurosciences pour expliquer la plasticité cérébrale et leur montrer qu'ils peuvent évoluer.
L'erreur est dédramatisée.
◦ Adopter une temporalité différente : Prendre le temps de créer une relation de confiance, car "s'il n'y a pas de relation de confiance, c'est mort". La qualité prime sur la quantité du programme.
◦ Construire une relation authentique : Utilisation de l'humour, du tutoiement (pour ne pas créer de distance avec les autres éducateurs), et d'une posture de non-jugement absolue, même face à des provocations ou des récits de conduites à risques.
• Le gage de réussite : Le fait que ces jeunes, en situation de déscolarisation, viennent tous les jours est la preuve que la stratégie fonctionne.
Le fait de leur dire "je suis fière de vous" est également un levier puissant pour des jeunes qui l'entendent rarement.
4. La Gestion de la Rupture de Confiance
Une question de l'auditoire porte sur la manière de gérer la rupture du lien lorsqu'un professionnel doit imposer une sanction ou effectuer un signalement.
• Pas de procédure formelle : Il n'existe pas de protocole unique. La gestion se fait au cas par cas, mais repose sur des principes partagés.
• L'importance de l'explication et de la transparence : Il est crucial de prendre le temps d'expliquer au jeune les raisons de la décision.
L'honnêteté est essentielle. Il faut également poser le cadre dès le début de la relation : "il faut qu'il sache qu'une partie des choses qu'il va me dire, si ça tombe sous le coup de la loi, forcément ça devra sortir du bureau".
• Le travail d'équipe : Le relais peut être passé à un autre collègue (un autre CPE, l'assistante sociale) pour maintenir un lien avec l'institution et permettre à l'élève de s'exprimer auprès d'une autre personne de confiance.
• La résilience du lien : Souvent, l'élève "finit toujours par revenir". Une intervenante témoigne d'une élève qui, des années après un signalement difficile, est revenue la remercier.
• L'humilité professionnelle : Il faut accepter que parfois la confiance est rompue et ne peut être rétablie.
La priorité reste la mise en sécurité de l'enfant. Les professionnels ne sont "pas des sauveurs".