Document d'information : Prévention et gestion des crises et des fugues au préscolaire
Résumé analytique
Ce document synthétise les réflexions et les expertises de Marie-André Peltier, chercheuse spécialisée en éducation préscolaire, concernant l'augmentation des difficultés de comportement chez les jeunes enfants.
Le constat principal révèle une hausse de la vulnérabilité développementale au Québec, passant de 26 % à environ 29 % en dix ans, un phénomène que la pandémie a légèrement accentué sans en être la cause première.
L'analyse souligne que les comportements difficiles, tels que les crises et les fugues, ne doivent pas être traités uniquement comme des problèmes à éteindre, mais comme des manifestations de besoins non comblés ou de déficits de compétences (langagières, émotionnelles ou sociales).
La prévention repose sur une approche multidimensionnelle incluant la sensibilisation des parents, le développement des compétences socio-émotionnelles par le jeu et la littérature jeunesse, ainsi qu'une régulation accrue de l'état émotionnel des intervenants eux-mêmes.
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État des lieux et contexte actuel
Le milieu de l'éducation préscolaire observe une tendance à la hausse des difficultés de comportement.
Les données statistiques permettent de situer l'ampleur du phénomène :
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À l'échelle du Canada : Environ 10 à 15 % des enfants de 4 ans ne possèdent pas les préalables requis pour l'entrée à l'école, notamment en ce qui concerne la maturité affective et les compétences sociales.
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Au Québec : Environ 29 % des enfants de 5 ans sont considérés comme vulnérables dans au moins un domaine de leur développement global.
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Impact de la pandémie : Bien que souvent pointée du doigt, la pandémie n'est pas l'unique responsable.
Elle a agi comme un facteur aggravant ou stabilisateur d'une tendance déjà existante, sans aider à l'amélioration de la situation.
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Facteurs explicatifs des troubles du comportement
L'apparition de comportements tels que les crises ou les fugues résulte d'une interaction complexe entre plusieurs types de facteurs.
Analyse des facteurs d'influence
| Catégorie de facteurs | Éléments constitutifs | | --- | --- | | Intrapersonnels | Capacités langagières (l'absence de mots peut mener aux coups), tempérament de l'enfant (capacité à réagir à la nouveauté ou à la frustration) et gestion des émotions. | | Familiaux | Type de discipline (hostile, laxiste ou sévère) et discours parental sur les émotions (soutien versus exigence d'autonomie précoce). | | Contextuels | Ratios d'enfants, organisation du milieu, aisance de l'éducateur face aux émotions négatives et phénomènes de rejet par les pairs. | | Environnementaux | Milieu socio-économique, sentiment de compétence des parents face aux intervenants et alignement des valeurs entre la famille et le milieu de garde. |
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Stratégies de prévention
La prévention efficace repose sur quatre piliers majeurs visant à outiller l'enfant et son entourage avant que le comportement difficile ne survienne.
1. Sensibilisation et communication avec les parents
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Expertise partagée : Reconnaître le parent comme expert de son enfant tout en l'outillant sur le développement global.
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Communication bidirectionnelle : Aborder ouvertement des thèmes cruciaux comme le sommeil, l'hygiène de vie et le temps d'écran.
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Implication versus Réplication : Encourager les parents à s'impliquer activement plutôt que de simplement répliquer les comportements de leur enfant par frustration.
2. Développement des compétences socio-émotionnelles
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Inclusion : Éviter de retirer systématiquement l'enfant du groupe pour intervenir, car cela peut stigmatiser l'enfant et priver ses pairs d'un apprentissage social.
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Médiation : Entrer dans le jeu des enfants pour les faire parler de leurs besoins et de leurs peurs lors de situations conflictuelles.
3. Utilisation du jeu
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Jeu extérieur : Essentiel pour canaliser le stress et permettre à l'enfant de se défouler physiquement.
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Apprentissage des règles : Utiliser le jeu de "faire semblant" pour enseigner les règles de sécurité (ex: regarder avant de traverser) de manière active plutôt que passive.
4. Littérature jeunesse
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Identification : Utiliser les personnages pour illustrer des sensations physiques et des émotions similaires à celles vécues par l'enfant.
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Modélisation : L'adulte peut partager ses propres expériences à travers les récits pour montrer à l'enfant qu'il n'est pas seul.
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Intervention en situation de crise ou de fugue
L'approche préconisée déplace l'objectif de la simple "extinction du comportement" vers la "réponse au besoin".
Gestion de la crise intense
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Identifier le besoin : Se demander quel élément déclencheur ou quel besoin non comblé se cache derrière la crise.
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Prioriser la proximité physique : Lors d'une crise intense, l'enfant n'a plus accès à sa logique ("cerveau intérieur").
Les longs discours sont inefficaces ; la présence physique calme et rassurante est préférable.
- Bienveillance : Laisser l'émotion s'exprimer jusqu'au bout dans un cadre sécuritaire.
Gestion de la fugue
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Comprendre l'intention : La fugue peut être motivée par un besoin d'attention ("être vu"), un besoin d'exploration (aller voir un animal) ou un besoin de mouvement.
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Communication positive : Éviter les formulations négatives (ex: "ne cours pas") que le cerveau de l'enfant traite difficilement.
Privilégier des consignes claires et positives.
- Éviter la peur : Expliquer les règles de sécurité comme on explique le port du casque à vélo, sans utiliser de menaces anxiogènes (ex: peur des enlèvements).
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Posture et autorégulation de l'intervenant
L'efficacité de l'intervention dépend intrinsèquement de l'état de l'adulte.
- Conscience de l'état émotionnel : L'enfant ressent l'irritation ou l'urgence de l'adulte.
Un intervenant calme favorise le retour au calme de l'enfant.
- Gestion de la vulnérabilité : L'intervenant doit s'affranchir de la peur du jugement de ses pairs (ex: crainte d'être perçu comme incompétent si une crise dure).
L'intérêt de l'enfant doit primer sur l'image professionnelle.
- Modélisation de l'autorégulation : L'adulte ne doit pas hésiter à verbaliser son propre besoin de calme (ex: "Je vais prendre trois respirations").
Cela démontre à l'enfant que le retour au calme est un outil de gestion de soi et non une punition.