Portrait de la santé mentale chez les jeunes : Analyse et perspectives du Mouvement Jeunes et santé mentale
Résumé exécutif
Ce document synthétise les conclusions du « Portrait » mené par le Mouvement Jeunes et santé mentale (MJSM), une initiative de participation citoyenne impliquant plus de 850 jeunes Québécois âgés de 14 à 35 ans.
L'analyse révèle une fracture profonde entre les besoins réels des jeunes et les réponses institutionnelles actuelles, marquées par une médicalisation excessive et une approche fragmentée des soins.
Les points saillants incluent :
• Une demande de normalisation : Les jeunes revendiquent le droit de vivre et d'exprimer leur détresse sans être systématiquement pathologisés ou stigmatisés.
• La réalité numérique : Pour cette génération, l'espace virtuel n'est pas distinct de la « vraie vie », mais constitue un continuum essentiel pour le soutien et l'identité.
• L'échec de l'accès aux soins : Le système actuel impose des barrières géographiques, linguistiques et diagnostiques qui découragent la recherche d'aide.
• L'urgence d'un filet social : Face à une perte d'espoir collectif, le mouvement lance la campagne « Fini de patcher, temps de tisser serré », exigeant des solutions collectives plutôt que des interventions individuelles superficielles.
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1. Contexte et Méthodologie du Portrait
Le Mouvement Jeunes et santé mentale, récemment incorporé, est né en 2016 d'une initiative de trois regroupements fondateurs (RRASMQ, Auberges du cœur, AGDSMQ), rejoints plus tard par le ROCLD et le ROCAJ.
Sa mission est de lutter collectivement contre la médicalisation des difficultés vécues par les jeunes.
Une approche « Par, Pour et Avec »
Le MJSM se distingue par une gouvernance où les jeunes sont les décideurs et l'équipe permanente l'exécutant.
Le Portrait a été coconstruit selon trois valeurs fondamentales :
1. Approche sensible : Écoute active sans jugement, évitant de retraumatiser par des questions intrusives.
2. Intersectionnalité : Prise en compte de la pluralité des oppressions (classe, race, genre, handicap).
3. Processus collectif : Priorité donnée à la parole des jeunes à chaque étape.
Portée de la consultation
| Outils de collecte | Données recueillies | | --- | --- | | Questionnaires en ligne | Plus de 440 réponses (dont 90 % complètes malgré le caractère facultatif). | | Ateliers en ressources jeunesse | Réalisés dans 12 régions du Québec. | | Focus groups ciblés | Jeunes issus de la DPJ, racisés, neurodivergents, LGBTQ+, en situation de handicap physique. | | Total des jeunes consultés | Plus de 850 individus. |
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2. Analyse thématique : Les grands constats
Le Portrait est structuré en huit cahiers thématiques abordant les enjeux cruciaux identifiés par les participants.
A. Mythes, tabous et normalisation
Les jeunes rejettent la vision binaire de la santé mentale. Ils affirment que la détresse est une réaction normale au contexte actuel.
• Revendication : Normaliser sans banaliser.
Il s'agit d'accepter l'expression d'émotions dites négatives (colère, tristesse) sans vouloir les « régler » immédiatement par une pilule ou un diagnostic.
• Besoin d'écoute : Un désir massif de pouvoir s'exprimer dans des espaces sécurisés (écoles, familles) sans conséquences négatives ou jugements.
B. Soutien et appartenance : Une distinction cruciale
Les jeunes font une différence nette entre deux types de réseaux :
• Groupe d'appartenance : Des pairs qui partagent les mêmes réalités (souvent en ligne), essentiels pour la validation émotionnelle.
• Réseau de soutien concret : Les personnes capables d'aider lors d'une crise matérielle (prêter de l'argent, aider à un déménagement).
Le manque de soutien concret transforme souvent une détresse passagère en crise majeure.
C. L'espace numérique comme continuum
Contrairement aux générations précédentes, les jeunes ne séparent pas le virtuel du réel.
• Avantages : Accès à l'information, représentation des identités marginalisées, premier contact moins menaçant avec les ressources.
• Risques : Chambres d'écho, haine en ligne, comparaison sociale.
• Recommandation : Les jeunes souhaitent que les professionnels intègrent le numérique comme un outil de transition vers les services en personne, plutôt que de s'y opposer.
D. Le « Non-Accès » aux services
Le titre, suggéré par les jeunes, souligne que le système actuel crée activement des barrières.
• Critique du diagnostic : L'obligation d'avoir un diagnostic pour accéder aux soins est perçue comme un frein majeur.
• Érance médicale : Les jeunes sont fatigués de répéter leur histoire en silo à des professionnels qui ne communiquent pas entre eux.
• Rapport de force : Une crainte persistante de se voir imposer des solutions sans être consulté.
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3. Spécificités des 12-17 ans
La consultation des plus jeunes a mis en lumière des anxiétés précoces liées à la performance et à l'avenir.
• Milieu scolaire : Pression étouffante des notes et sentiment de détachement de la part des professionnels (profs et psychologues) perçus comme débordés.
• Anxiété face à l'avenir : Des jeunes de 13 ans s'inquiètent déjà de la fiscalité, du logement et de leur capacité à trouver un emploi.
• Espaces de décompression : Un besoin criant de « safe spaces » à l'école où il est permis d'exister sans objectif de performance.
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4. Évolution des revendications et perspectives politiques
L'analyse des données a forcé le MJSM à élargir ses revendications initiales, trop centrées sur les services techniques.
Nouvelle revendication centrale
« Le droit de vivre des périodes de détresse doit être pleinement reconnu, sans culpabilisation ni conséquences négatives. »
Le mouvement constate une perte d'espoir collectif : les jeunes ne croient plus que les décideurs prennent en compte leur avenir.
Campagne : « Fini de patcher, temps de tisser serré »
Cette campagne vise à transformer l'indignation en force politique pour dénoncer la destruction du filet social.
| Objectif | Action prévue | | --- | --- | | Responsabilisation | Pressions auprès des élus pour inclure le financement de solutions collectives dans les plateformes électorales. | | Visibilité | Utilisation d'un symbole commun (un « plaster » en feu) pour solidariser les luttes. | | Mobilisation | Lancement public le 16 avril avec une trousse d'outils pour les groupes communautaires. | | Alternative | Promouvoir des approches basées sur la transformation sociale plutôt que sur la gestion individuelle de l'anxiété. |
5. Citations clés et conclusions incisives
• Sur la médicalisation : « On n’avait pas besoin de pilules, on avait besoin d’aide, on avait besoin qu’on m’écoute. »
• Sur le filet social : « L'absurdité de militer pour des miettes pendant que la maison brûle. »
• Sur la confidentialité : Les jeunes ne veulent pas d'un secret absolu, mais du « contrôle sur le partage de leur information » pour éviter de répéter sans cesse leur trauma.
En conclusion, le Mouvement Jeunes et santé mentale appelle à un changement de paradigme : passer d'une gestion de crise individuelle à un investissement massif dans des solutions collectives inclusives et porteuses d'espoir.