L'Évolution des Masculinités et l'Adaptation des Rapports de Domination
Synthèse de la Note de Cadrage (Executive Summary)
L’analyse des travaux de l'anthropologue Alix Boireau et de la chercheuse Laura Verkeré révèle que les masculinités contemporaines, bien qu'en apparence plus diverses ou « déconstruites », demeurent intrinsèquement liées à des rapports de pouvoir et de domination.
Que ce soit à travers le « tourisme festif » des jeunes hommes de classes populaires ou la figure de l'« homme nouveau » des classes supérieures, la masculinité fonctionne comme un système adaptatif.
Les points clés à retenir sont :
-
La plasticité de la domination : Le système patriarcal s'adapte aux critiques féministes en produisant de nouveaux modèles (l'homme pro-féministe, le père investi) qui, sans modifier les pratiques réelles, permettent aux hommes de maintenir une position sociale dominante.
-
L’entre-soi et l’instrumentalisation : Dans les contextes de loisirs, les femmes sont souvent réduites à un rôle instrumental, servant de « capital séduction » pour valider le statut d'un homme auprès de ses pairs.
-
Le mécanisme de distinction sociale : La revendication de modernité ou de « déconstruction » est souvent l'apanage de classes sociales favorisées, servant à stigmatiser les hommes des classes populaires (jugés « sexistes » ou « beaufs ») tout en s'exonérant de toute remise en question profonde.
I. Définitions et Cadre Conceptuel
La Pluralité des Masculinités
La masculinité ne doit pas être perçue comme une essence biologique, mais comme une construction sociale et relationnelle.
On parle de « masculinités » au pluriel pour souligner qu'il existe une infinité de manières d'incarner le masculin, toutes inscrites dans des rapports de pouvoir, tant vis-à-vis des femmes qu'entre les hommes eux-mêmes.
La Masculinité Hégémonique
Le document s'appuie sur le modèle de la sociologue Raewyn Connell pour structurer la hiérarchie des masculinités :
| Type de Masculinité | Caractéristiques | | --- | --- | | Hégémonique | Modèle normatif dominant, considéré comme la "bonne" façon d'être un homme dans un contexte donné. | | Complice | Hommes qui ne correspondent pas parfaitement au modèle hégémonique mais en tirent profit et le soutiennent. | | Subalterne | Masculinités marginalisées, notamment en raison de l'orientation sexuelle (ex: masculinités gay). | | Marginalisée | Masculinités dévalorisées par des critères de classe sociale ou de race. |
Masculinité vs Masculinisme
Il convient de distinguer l'étude des masculinités du masculinisme.
Le masculinisme est décrit comme :
-
Un mouvement de réaction aux avancées féministes.
-
Une idéologie de défense des droits des hommes, prétendant que l'ordre des genres se serait inversé en leur défaveur.
-
Une culture diffusée en ligne (notamment via les communautés d'incels) et hors ligne, imprégnant l'ensemble de la société.
II. Le Tourisme Festif : Laboratoire de l'Entre-soi Masculin
L'enquête menée par Alix Boireau à Lloret de Mar (Espagne) met en lumière les dynamiques des jeunes hommes (18-23 ans) issus de milieux populaires ou ruraux en vacances.
Le Paradoxe de la Disponibilité
Le tourisme de « beuverie » est vendu comme un espace de transgression où les femmes seraient « absolument disponibles ».
En réalité, le terrain révèle une omniprésence masculine (le marketing et les codes de ces vacances étant dévalorisants pour les femmes).
Les Femmes comme Prétexte
Dans cet entre-soi, l'objectif réel est moins la rencontre sexuelle que la socialisation entre hommes.
Les femmes sont instrumentalisées :
-
Elles servent d'objets de comparaison et de hiérarchisation.
-
Séduire une femme devient un moyen de prouver sa valeur aux autres hommes du groupe.
-
Les rapports de force se jouent sur le « capital corporel » (taille, muscles, mâchoire).
Hiérarchies de Classe et de Race dans la Fête
La fête ne suspend pas les dominations, elle les renforce :
-
Hommes blancs hétérosexuels : Leur lâcher-prise est perçu comme ludique et autorisé par le cadre des vacances.
-
Hommes racisés : Leurs comportements festifs sont souvent interprétés par les observateurs extérieurs comme une « nature turbulente », basculant dans la stigmatisation.
III. La Critique de l'« Homme Nouveau » et de la Déconstruction
Laura Verkeré et Mélanie Gourarier interrogent la figure de l'homme moderne, pro-féministe et investi.
Un Archétype de Distinction
La figure de l'homme déconstruit est souvent une stratégie de repositionnement.
En se revendiquant « progressiste », l'homme se place « du bon côté de la ligne » pour échapper à la critique féministe sans pour autant transformer l'ordre social.
-
Cette figure est socialement située : elle concerne majoritairement des cadres urbains des classes supérieures.
-
Le lexique de l'innovation et de la modernité est utilisé pour créer une distinction morale.
Le « Sexisme » comme Stigmate de l'Autre
L'invocation de la modernité permet de désigner un bouc émissaire : le sexisme serait le fait exclusif des « autres » (les « beaufs », les hommes de classes populaires, ou les « masculos » radicalisés).
Cela fait diversion et permet d'occulter les violences et dominations qui persistent au sein même des milieux dits progressistes.
Le Piège du « Performative Male »
Certains hommes adoptent les codes esthétiques du féminisme (vernis à ongles, consommation de produits labellisés « féminins ») sans que cela ne se traduise par un changement dans les pratiques réelles de partage des tâches ou du pouvoir.
Le changement reste alors purement individuel et autocentré.
IV. Vers un Changement Social Réel
Le document conclut sur la nécessité de dépasser les postures individuelles pour engager une transformation profonde.
Démasculiniser la Conception du Changement
La vision d'un changement par la « révolution » ou la « rupture spectaculaire » est elle-même empreinte de valeurs masculines de performance.
Le changement réel est décrit comme :
-
Buissonnant et modeste : Il se loge dans des espaces moins spectaculaires et moins valorisés médiatiquement.
-
Infrapolitique : Composé de petites résistances quotidiennes et de pratiques concrètes plutôt que de labels.
-
Relationnel : Il nécessite d'accepter l'inconfort, les contradictions et de développer une empathie réelle envers ceux qui subissent les inégalités.
Conclusion sur la Transformation
Une véritable transformation féministe ne peut être une « table rase » opérée par de grandes figures masculines.
Elle doit se construire collectivement, en retissant des liens avec les luttes existantes et en se focalisant sur les pratiques sociales plutôt que sur la mise en scène de soi.