Synthèse de l'Audition sur la Santé Mentale des Jeunes
Résumé Exécutif
L'audition met en lumière une crise sans précédent dans la prise en charge de la santé mentale des jeunes en France, une situation préexistante mais exacerbée de manière exponentielle par la pandémie de COVID-19.
Les experts s'accordent sur un diagnostic alarmant marqué par une pénurie critique de personnels soignants, des délais d'attente pour les soins qui engendrent des "pertes de chance" dramatiques, et une fragmentation systémique qui handicape la continuité des parcours.
Les défaillances identifiées ont des coûts individuels, familiaux et sociétaux massifs. Sur le plan individuel, elles se traduisent par une augmentation du risque suicidaire et une péjoration de la santé physique.
Pour les familles, elles représentent un fardeau émotionnel et financier considérable. À l'échelle de la société, l'absence de prise en charge précoce compromet l'avenir d'une génération et engendre des coûts à long terme bien supérieurs à ceux d'un investissement préventif.
Un goulot d'étranglement majeur est identifié entre les structures sanitaires et le secteur médico-social, où un manque criant de places d'aval conduit à une saturation des lits d'hospitalisation psychiatrique.
Face à ce constat, plusieurs axes stratégiques émergent : la nécessité absolue * d'investir dans la détection et l'intervention précoces, notamment en périnatalité et en milieu scolaire ; * l'urgence de former massivement tous les professionnels (médecins généralistes, personnels paramédicaux) et de * décloisonner les pratiques entre santé somatique et psychiatrique ; * et l'impératif d'instaurer une culture de l'évaluation systématique des dispositifs de soins pour allouer les ressources de manière plus efficiente et ciblée.
I. Diagnostic d'une Crise Systémique et Humaine
Les experts auditionnés décrivent unanimement une situation de crise aiguë dans le secteur de la psychiatrie et de la pédopsychiatrie, caractérisée par une inadéquation profonde entre les besoins de la population jeune et l'offre de soins disponible.
A. Une Pénurie Critique de Personnels Soignants
Un problème central et quotidien est le "manque criant de soignant". Il ne s'agit pas seulement d'un manque de postes budgétés, mais d'une incapacité à pourvoir les postes existants en raison d'un défaut d'attractivité majeur de l'hôpital public.
• Postes Vacants : Un service de psychiatrie adulte parisien rapporte 50 postes d'infirmiers vacants sur 200, conduisant à des unités d'hospitalisation fonctionnant avec un ou deux infirmiers titulaires, ce qui "altère de façon dramatique la qualité des soins".
• Crise des Vocations : Ce manque d'attractivité, observé dans tous les pays occidentaux, touche les infirmiers comme les médecins, y compris dans des régions autrefois préservées comme Paris intra-muros. Les écoles d'infirmières sont décrites comme "vides".
• Hétérogénéité des Ressources : Si certains services manquent de personnel pour remplir les postes, d'autres, notamment en pédopsychiatrie, manquent de postes autorisés, illustrant une rigidité dans l'allocation des ressources par les Agences Régionales de Santé (ARS).
B. Des Délais de Prise en Charge aux Conséquences Lourdes
La pénurie de soignants et la désorganisation des filières entraînent des retards de prise en charge aux conséquences graves pour les jeunes.
• Retards au Diagnostic : L'allongement des délais de consultation retarde le diagnostic.
Or, la "durée de maladie non traitée" est le facteur pronostique majeur : plus ce temps est long, plus le handicap généré sera important et la maladie difficile à soigner.
• Perte de Chance : Des jeunes en situation de risque vital, comme ceux souffrant d'anorexie mentale, peuvent attendre de trois à six mois pour une hospitalisation.
Ce retard constitue une "perte de chance" majeure, compromettant leur santé physique, psychique et leur avenir scolaire et social.
• Impact sur le Développement : Pour les enfants et adolescents, qui sont des "êtres en développement", une prise en charge tardive a des conséquences non seulement sur leur souffrance immédiate mais aussi sur leur trajectoire de vie future en tant qu'adulte.
C. L'Impact du COVID-19 comme Révélateur et Accélérateur
Bien que les difficultés soient antérieures à 2020, la crise sanitaire a agi comme un puissant accélérateur, provoquant une "décompensation" du système et une augmentation exponentielle des demandes de soins. Les experts affirment n'avoir "jamais vécu une situation comme celle-ci".
Les conséquences de cette période, notamment la perturbation du lien social et scolaire, se font encore sentir aujourd'hui sur la santé mentale de la jeune génération.
II. Les Coûts Multiples des Défaillances du Système
L'incapacité du système à répondre aux besoins génère des coûts importants et mesurables à trois niveaux : individuel, familial et sociétal.
L'objet de la commission d'enquête est précisément de démontrer que les "coûts évités" par une meilleure prise en charge sont insuffisamment appréhendés.
Niveau d'Impact
Description des Coûts
Individuel
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- Risque suicidaire augmenté et suicides effectifs. <br>
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- Santé physique menacée : les troubles mentaux péjorent la santé globale et l'espérance de vie. <br>
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- Désinsertion sociale et scolaire à un âge clé du développement.
Familial
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- Fardeau émotionnel et temporel pour les parents et la fratrie. <br>
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- Coût financier direct pour les soins non pris en charge par l'Assurance Maladie. <br>
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- Impact sur la santé et l'insertion professionnelle des parents, contraints d'accompagner leur enfant.
Sociétal
- - Perte de potentiel humain et économique pour la société. <br>
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- Augmentation des coûts à long terme liés aux complications et au handicap. <br>
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- Saturation du système de soins : des études montrent que les troubles mentaux représentent l'une des principales causes de coût pour les sociétés (mesuré par les indicateurs DALYs).
La Saturation du Système par le "Défaut d'Aval"
Une défaillance structurelle majeure est le lien entre les structures sanitaires et médico-sociales.
• Occupation Inadéquate des Lits : Il est estimé que 20 à 30 % des lits en hôpital psychiatrique sont occupés par des patients qui n'y ont "rien à faire" et devraient être dans des structures d'aval (Foyers d'Accueil Médicalisés, Maisons d'Accueil Spécialisées).
• Pénurie de Places : Le nombre de places dans ces structures est "bien trop insuffisant". Ces patients, qui ont besoin d'un accompagnement au long cours, bloquent des lits de soins aigus.
• Échec des Politiques Publiques : La décision de fermer l'accès aux structures en Belgique pour les patients français n'a pas été suivie de la création de places équivalentes en France. Aucun chantier de FAM ou de MAS n'aurait été lancé en Île-de-France depuis cinq ans.
III. Axes Stratégiques pour une Réponse Efficace
Face à ce diagnostic, les experts proposent des solutions articulées autour de la prévention, de la formation, de la coordination et de l'évaluation.
A. La Prévention et la Détection Précoce : Une Priorité Absolue
Il est crucial d'intervenir le plus tôt possible pour réduire la "durée de maladie non traitée".
• Périmètre d'Action :
◦ Prévention primaire : Agir sur les conditions de développement (bien-être familial, scolaire, lutte contre les toxiques). ◦ Prévention secondaire : Repérer et soigner précocement les troubles émergents. ◦ Prévention tertiaire : Éviter les rechutes par un suivi adapté et des lieux de vie protégés.
• Champs d'Intervention Clés :
◦ Périnatalité : Mieux détecter et traiter la dépression maternelle (qui touche jusqu'à 25 % des mères) pour le bien-être de la mère et du bébé. ◦ Milieu Scolaire : Le milieu scolaire est un lieu central d'expression de la souffrance.
Il est impératif de renforcer la médecine scolaire et de créer des liens structurés (cellules mixtes, lignes téléphoniques dédiées) entre l'Éducation Nationale et les services de pédopsychiatrie.
• Le Défi : Le système a progressé sur le "repérage" mais échoue souvent à assurer la "prise en charge" intensive et pluridisciplinaire qui doit suivre.
B. Formation et Coordination : Décloisonner les Pratiques
La complexité des situations exige un partage des compétences et un décloisonnement des institutions.
• Formation des Professionnels :
◦ Médecins Généralistes : Ils sont en première ligne (25-30 % de leur patientèle concerne la santé mentale) mais manquent de formation spécifique.
La proposition d'un semestre obligatoire de psychiatrie pour les internes en médecine générale est rappelée. * ◦ Personnels Paramédicaux : Il est nécessaire de former plus largement à la psychiatrie (infirmiers, psychologues) et de revaloriser leurs compétences, par exemple via la supervision. * ◦ Pédopsychiatres : La France est en sous-dotation par rapport à ses voisins européens. Il faut créer plus de postes universitaires pour former la relève.
• Décloisonnement des Soins :
◦ Somatique et Psychiatrique : Développer une double culture et une approche globale de la santé, en intégrant le soin psychique dans les maladies chroniques et inversement. ◦ Lisibilité de l'Offre : L'organisation de l'offre de soins est "complètement opaque" pour les usagers et même pour les professionnels. La création d'un répertoire accessible (par exemple, adossé à Pronote) est suggérée.
C. L'Innovation et l'Évaluation : Piloter par la Donnée
Le système ne pourra s'améliorer sans une culture de l'innovation et de l'évaluation rigoureuse.
• Innovation Thérapeutique : Les traitements actuels ont des limites (un tiers des patients ne répondent pas aux traitements conventionnels).
Il est essentiel de soutenir la recherche et l'innovation (neuromodulation, nouvelles molécules).
• Réforme du Financement : Le mode de financement par "enveloppe globale" en psychiatrie est jugé "illisible", rigide et un frein à l'innovation, car il ne permet pas de financer les nouvelles thérapeutiques coûteuses et ne s'adapte pas aux évolutions démographiques des secteurs.
• Culture de l'Évaluation : C'est une lacune majeure du système français. Les dispositifs de soins, notamment les initiatives innovantes comme les "équipes mobiles", sont lancés sans que leur efficacité ne soit évaluée de manière rigoureuse.
Il est impératif d'intégrer et de financer l'évaluation dès la conception de tout nouveau projet.
IV. Enjeux Spécifiques et Populations Vulnérables
• Les Addictions : Les experts alertent sur l'enjeu majeur des addictions aux toxiques (cannabis, molécules de synthèse), qui inondent le pays et constituent un facteur de risque majeur pour les troubles mentaux, un sujet jugé "un peu abandonné".
• Le Milieu Carcéral : Qualifié d' "aveu d'échec monstrueux", les prisons regorgent de malades mentaux qui échappent souvent à une prise en charge adaptée.
• Les Populations Précaires : Un effort particulier doit être fait pour assurer une continuité des soins auprès des jeunes les plus défavorisés (pris en charge par l'ASE ou la PJJ, familles migrantes), qui sont souvent les plus éloignés du système de santé.
• Le Transfert vers le Privé : Une part importante des lits de psychiatrie a été transférée du secteur public vers le secteur privé.
Or, les cliniques privées n'ont pas les mêmes missions de service public, sélectionnent leurs patients et pratiquent des tarifs qui limitent leur accessibilité.

