Document d'Information : Peut-on Réinventer les Lumières ?
Synthèse
Ce document d'information synthétise les arguments et les thèmes clés abordés lors de la séance de clôture du cycle "Peut-on réinventer les Lumières ?", organisée par l'Institut d'Études Avancées de Paris.
Les interventions de Francis Wolf et Céline Spector, deux philosophes éminents, ont convergé vers une défense robuste et nuancée de l'universalisme, tout en examinant de manière critique les objections contemporaines, notamment celles issues des courants identitaires et postcoloniaux.
L'argument central, porté par Francis Wolf, est que l'humanité forme une communauté morale unique, fondée sur des droits et des devoirs réciproques.
Il déconstruit méthodiquement les critiques affirmant que les valeurs universelles ne sont qu'un masque pour la domination occidentale.
En distinguant l'origine d'une idée de sa portée et en s'appuyant sur des exemples concrets de luttes pour la démocratie et la liberté à travers le monde (Printemps arabes, Iran), il soutient que l'universalisme est un outil d'émancipation essentiel. Il insiste sur la distinction fondamentale entre l'universel, qui garantit la diversité, et l'uniforme, qui la nie.
Céline Spector prolonge cette analyse en se concentrant sur les critiques postcoloniales des droits de l'homme.
Elle en systématise les principaux arguments (ethnocentrisme, fiction idéologique, outil de colonisation) tout en soulignant les paradoxes inhérents au concept de droits humains dès son origine.
Son propos, en accord avec celui de Wolf, vise à réaffirmer la pertinence de cet héritage des Lumières face à ces objections.
La discussion a ensuite exploré plusieurs concepts connexes, dont la notion de "pluriversel" (jugée contradictoire ou maladroite), l'existence de précédents non-occidentaux aux droits humains (la Charte du Mandé de 1236), et la tension persistante entre l'idéal universel et son application souvent défaillante ("deux poids, deux mesures").
Enfin, le débat s'est ouvert sur les défis contemporains, tels que les droits de la nature face à la crise environnementale et le rôle de l'héritage des Lumières dans la construction d'une Europe capable de résister aux dynamiques impériales.
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Contexte de l'Événement
La discussion s'est tenue dans le cadre de la séance de clôture du cycle de conférences de l'IEA de Paris, présidé par Betina Laville, sur le thème "Peut-on réinventer les Lumières ?".
L'objectif était de conclure une année de réflexion sur la place de l'universel dans un monde qualifié de "fracturé" et de plus en plus contestataire envers l'héritage intellectuel européen.
Les deux intervenants principaux étaient :
• Francis Wolf : Philosophe, professeur émérite à l'École Normale Supérieure, spécialiste de philosophie antique et auteur de travaux significatifs sur l'humanisme et l'universalisme, notamment Plaidoyer pour l'universel.
• Céline Spector : Philosophe, professeure à Sorbonne Université, spécialiste des Lumières (en particulier Montesquieu et Rousseau) et des questions européennes, auteure de No Demos. Souveraineté et démocratie à l'épreuve de l'Europe.
Le Plaidoyer pour l'Universalisme de Francis Wolf
Francis Wolf a structuré son intervention comme une défense des valeurs universelles, qu'il définit à travers une thèse fondatrice : "l'humanité forme une communauté morale de droit et de devoirs réciproques".
Il se concentre principalement sur la réfutation des critiques qui jugent cet universalisme excessif, au profit de communautés morales restreintes ("infrahumaines").
Les Critiques de l'Universalisme
Wolf identifie deux grands courants critiques contemporains de l'universalisme :
1. Les idéologies "de droite" : Nationalistes, racistes et xénophobes, elles nient l'existence de l'Homme en général pour n'admettre que des communautés de "semblables" ("nous" contre "eux").
Cette vision, selon Wolf, est en pleine résurgence et se manifeste par le piétinement du droit international (depuis l'invasion de l'Ukraine), la remise en cause du droit des réfugiés (accords de Genève) et la montée des politiques discriminatoires ou d'épuration ethnique.
2. Les idéologies identitaristes "de gauche" : Symétriques aux premières, elles reprennent des arguments hérités d'un "marxisme simplifié" selon lesquels toute prétention à l'universalité est un leurre masquant la domination.
Réfutation des Arguments Anti-Universalistes
Wolf examine et réfute systématiquement plusieurs arguments récurrents contre les valeurs universelles.
Argument Critique
Réfutation par Francis Wolf
1. Aucune lutte ne peut se faire au nom de l'universel, car elle défend toujours des victimes particulières.
Si les combats pour des minorités oublient qu'ils visent l'égalité pour tous, ils trahissent leur propre cause.
Les colonisés n'ont pas lutté pour devenir colonisateurs, mais pour abolir le colonialisme.
2. L'universel se présente comme neutre, mais ne l'est jamais ; il nie les relations de domination.
Bien que l'universel soit parfois utilisé pour nier les injustices, il n'est pas nécessaire de se définir uniquement "en tant que" (femme, colonisé, etc.).
Les identités sont métissées, fluides et non des essences réifiées.
3. L'expérience des souffrances particulières est incommunicable et il n'y a pas de lieu neutre pour juger.
Une injustice ne concerne pas que la victime ou le coupable, mais la communauté morale entière. Sans un "tiers lieu" permettant de juger, il n'y a plus de justice, seulement des vengeances. Toute souffrance a une dimension communicable.
4. L'universel n'est que le masque des intérêts dominants.
Cet argument, bien que souvent justifié par l'histoire (colonisation, guerre d'Irak), n'est pas généralisable.
Les pires entreprises de domination (génocides) n'ont pas besoin de ce prétexte et se font au nom d'identités essentialisées ("sous-hommes", "bêtes nuisibles").
5. Tout universel est en fait particulier ; c'est un autre nom de l'Occident.
Concéder qu'un universel naît dans un contexte particulier n'en limite pas la portée. L'algèbre, née en Perse, n'est pas une science "iranienne".
La démocratie et les droits humains sont réclamés par les peuples en lutte partout dans le monde (Printemps arabes, Hong Kong, Iran), et leurs despotes les rejettent en les qualifiant de "valeurs occidentales".
Prétendre que l'Occident a seul inventé les droits humains est une "illusion occidentaliste" (Amartya Sen).
La Vertu Émancipatrice de l'Universel
Pour conclure, Wolf affirme que l'universalisme conserve sa force émancipatrice.
Il pose la question : qui est le véritable ethnocentriste ?
Celui qui croit en l'existence de consciences critiques dans toutes les cultures, ou celui qui essentialise les autres cultures en leur déniant cette capacité critique ?
Il distingue enfin l'universel de l'uniforme. Loin d'effacer les particularités, les valeurs universelles (laïcité, liberté d'opinion, tolérance) sont la condition de leur coexistence.
Elles constituent un "universel de second niveau", formel, qui garantit la diversité.
La Critique Postcoloniale des Droits de l'Homme selon Céline Spector
Céline Spector se déclare en "profond accord" avec Francis Wolf et concentre son propos sur la critique spécifique des droits de l'homme par les études postcoloniales et décoloniales.
Les Paradoxes Originels des Droits de l'Homme
Dès leur proclamation aux États-Unis (1776) et en France (1789), les droits de l'homme présentent des paradoxes fondamentaux :
• Ils sont à la fois évidents et advenus (nés de révolutions).
• Ils sont à la fois naturels et historiques.
• Ils sont à la fois innés et civiques.
• Ils sont à la fois universels et situés.
Ces paradoxes ont nourri les critiques (marxistes, féministes) qui y voyaient une hypocrisie, notamment en raison de l'exclusion des femmes, des esclaves et d'autres minorités.
Les Cinq Piliers de la Critique Postcoloniale
Spector résume la critique postcoloniale des droits de l'homme en cinq arguments principaux :
1. Ils ne sont pas universels mais occidentaux, protégeant uniquement les citoyens d'Europe.
2. Ce sont des fictions idéologiques ayant servi à justifier la "mission civilisatrice" de la colonisation.
3. Ils sont associés à une conception de la raison qui exclut les peuples "sauvages" ou "barbares", jugés incapables d'y accéder.
4. La liste des droits est arbitraire et abusive, notamment l'inclusion du droit de propriété qui a servi à exproprier les peuples nomades.
5. Ce sont les droits des colons et de leurs complices, qui n'avaient aucune volonté politique de mettre fin au pillage des colonies ou à l'esclavage.
Tout en reconnaissant la nécessité de prendre en compte ces critiques pour révéler les "tensions inhérentes aux Lumières", l'approche de Céline Spector vise à formuler des objections à cette vision, rejoignant ainsi la défense de l'universalisme de Francis Wolf.
Thèmes Clés de la Discussion
La période d'échange avec le public a permis d'approfondir plusieurs thématiques.
Le Concept de "Pluriversel"
Interrogés sur cette notion issue des théories décoloniales, les deux intervenants expriment leur scepticisme :
• Francis Wolf y voit soit une contradiction dans les termes, soit une simple reformulation du fait que l'universel est toujours perçu depuis un point de vue culturel particulier, sans pour autant y être prisonnier.
• Céline Spector, citant la définition du Dictionnaire décolonial, le décrit comme une "critique radicale de l'universalisme".
Elle considère ce concept comme une "tentative maladroite" de la part d'auteurs (Ramon Grosfoguel, Walter Mignolo, etc.) qui se retrouvent dans une impasse existentielle : vouloir lutter pour les droits sans utiliser l'outil des droits universels.
Précédents Historiques et Application du Droit
• La Charte du Mandé (1236) : Cette charte, issue de l'empire du Mali, est évoquée comme un possible précédent africain à la reconnaissance de valeurs universelles, telles que l'égalité entre ethnies et religions, et la participation des femmes au gouvernement.
• Le "Deux Poids, Deux Mesures" : Un participant soulève le problème du "double standard" dans l'application du droit international.
Céline Spector reconnaît la légitimité de cette critique mais met en garde contre une indignation qui dévalorise les institutions internationales (ONU, CPI), les rendant fragiles et poussant les puissances hégémoniques à simplement les quitter.
Universalité, Environnement et Europe
• Droits de la Nature : La question d'un "droit à l'environnement" est soulevée comme un défi majeur pour réinventer les Lumières.
La discussion porte sur la tension entre les droits humains et les "droits de la nature", un concept de plus en plus débattu juridiquement (ex: le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande, la lagune Mar Menor en Espagne).
Ce débat interroge la centralité de l'homme dans la définition de l'environnement.
• L'Héritage des Lumières pour l'Europe : Céline Spector propose de voir dans l'héritage de Montesquieu, et spécifiquement son modèle de "République fédérative", un outil puissant pour penser la résistance des démocraties face à la résurgence des empires.
Francis Wolf abonde en ce sens, soulignant que la construction européenne illustre la primauté du demos (communauté politique) sur l'ethnos (communauté préexistante), un principe également au cœur de la résistance ukrainienne.
• Les "Lumières Noires" : Ce terme, associé à Curtis Yarvin, est décrit comme un "usage complètement perverti" des Lumières, désignant une technocratie oligarchique où une élite numérique domine des citoyens dépossédés de leurs droits.
C'est l'antithèse même de l'idéal des Lumières.


