Briefing : Enfants et Inégalités de Genre – Analyse de la « Pénalité de l'Enfant »
Ce document synthétise les recherches présentées par Henrik Kleven (Université de Princeton) lors des conférences Zeuthen 2021.
Il explore la dynamique de l'institution « gagne-pain/femme au foyer », l'impact causal de la parentalité sur les carrières professionnelles et les facteurs culturels sous-jacents aux disparités de genre mondiales.
Synthèse
L'analyse démontre que, si le développement économique réduit les écarts globaux de revenus et d'emploi entre les sexes, la persistance de l'inégalité de genre dans les pays développés est désormais presque entièrement attribuable à la « pénalité de l'enfant » (ou pénalité de maternité).
Ce phénomène désigne l'impact causal négatif de la naissance d'un enfant sur la carrière des femmes, alors que celle des hommes reste pratiquement inchangée.
Les points clés sont les suivants :
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Universalité et persistance : La pénalité de l'enfant est observée dans la quasi-totalité des pays, avec des effets à long terme qui ne se résorbent jamais totalement.
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Variations géographiques extrêmes : La pénalité sur les revenus varie de 20 % au Danemark à près de 70 % en Suisse.
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Limites des explications biologiques : Les données comparant familles biologiques et adoptives suggèrent que les facteurs biologiques liés à la naissance n'expliquent pas la persistance de la pénalité à long terme.
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Rôle central de la culture : Les normes de genre et les croyances sociales apparaissent comme les déterminants les plus puissants des différences de pénalités entre les régions.
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Paradoxe de la satisfaction : Malgré une pénalité professionnelle sévère, il n'existe pas de « pénalité de satisfaction de vie » à long terme pour les mères.
1. Cadre Méthodologique : L'Étude d'Événement
Pour isoler l'impact des enfants, la recherche utilise une approche par étude d'événement centrée sur la naissance du premier enfant (Année 0).
Approche Technique
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Données de panel : Utilisation de registres administratifs (notamment au Danemark) pour suivre les mêmes individus avant et après la parentalité.
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Études de pseudo-événement : Application de la méthode à des données transversales répétées pour construire une base de données mondiale, permettant de cartographier la pénalité dans des pays sans registres de panel détaillés.
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Neutralité masculine : Les graphiques montrent systématiquement que la naissance d'un enfant est un « non-événement » pour les revenus et l'emploi des pères, créant une divergence nette avec la trajectoire des mères.
2. Analyse des Disparités Mondiales et Régionales
La recherche met en évidence une hétérogénéité massive dans l'ampleur des pénalités, tant entre les pays qu'à l'intérieur de ceux-ci.
Comparaison des Pénalités sur les Revenus (Long Terme)
| Pays / Région | Pénalité estimée (Revenus) | Observations | | --- | --- | --- | | Danemark | ~21 % | L'un des niveaux les plus bas du monde développé. | | Suède | ~26 % | Légère baisse de revenus observée aussi chez les hommes. | | États-Unis | ~34 % | Pénalité modérée comparée à l'Europe germanique. | | Royaume-Uni | ~53 % | Pénalité élevée parmi les pays anglophones. | | Allemagne / Autriche | 50 % à 60 % | Fortes disparités culturelles persistantes. | | Suisse | ~68 % | Le niveau le plus élevé des pays à haut revenu étudiés. |
Variations spécifiques et contextuelles
- L'héritage socialiste : Les anciens ou actuels pays socialistes (ex-Allemagne de l'Est, Chine, Russie) présentent des pénalités beaucoup plus faibles (ex: 3 % en Chine).
Cela reflète des modèles historiques encourageant la participation des femmes au marché du travail.
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Afrique : Des pénalités quasi nulles dans certaines régions, potentiellement dues à la flexibilité de l'emploi agricole et du travail indépendant.
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Allemagne de l'Est vs Ouest : Trente ans après la réunification, la pénalité en Allemagne de l'Est (34 %) reste deux fois moins élevée qu'en Allemagne de l'Ouest (67 %), soulignant la résilience des normes culturelles.
3. Analyse des Déterminants : Pourquoi la Pénalité ?
Plusieurs hypothèses sont examinées pour expliquer pourquoi la charge de la parentalité repose quasi exclusivement sur les femmes.
Biologie vs Construction Sociale
L'étude compare les familles biologiques et les familles adoptives au Danemark.
- Résultat : Si les mères biologiques subissent une pénalité légèrement plus forte à court terme (allaitement, récupération physique), les pénalités à long terme sont identiques pour les deux groupes.
Cela suggère que la biologie de la naissance n'est pas la cause de l'inégalité persistante.
Avantage Comparatif et Éducation
L'idée que les femmes choisissent de rester à la maison car elles gagnent moins est contredite par les données :
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Dans tous les pays de l'OCDE, les femmes sont désormais plus éduquées que les hommes en quantité.
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Même dans les couples où la femme possède un potentiel de revenus supérieur (basé sur l'éducation et l'expérience), c'est elle qui subit la pénalité de l'enfant, tandis que la carrière de l'homme reste stable.
Politiques Publiques
Étonnamment, les politiques de congé parental et les services de garde d'enfants ont un impact relativement faible sur la réduction des pénalités à long terme.
- L'exception notable est le système de protection sociale : aux États-Unis, l'absence de filets de sécurité force les mères célibataires à travailler, réduisant leur « pénalité » apparente par rapport au Danemark, mais au prix d'une plus grande précarité.
4. Le Poids des Normes de Genre : L'Exemple Suisse
La Suisse sert de laboratoire pour démontrer le lien entre culture et économie.
La recherche utilise le vote de 1971 sur le suffrage des femmes comme indicateur de progressisme.
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Corrélation spatiale : Les municipalités ayant voté massivement contre le droit de vote des femmes en 1971 affichent aujourd'hui les pénalités de l'enfant les plus élevées.
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Effet de voisinage et d'origine : En utilisant une approche épidémiologique, l'étude montre que la pénalité d'une femme est influencée à la fois par la culture de son lieu de naissance (environnement d'enfance) et par celle de son lieu de résidence actuel (environnement adulte).
5. Parentalité et Satisfaction de Vie
Une question centrale est de savoir si la pénalité financière se traduit par un mal-être.
Les données indiquent que non.
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L'effet de bulle : On observe un pic de satisfaction au moment de la naissance, suivi d'un retour au niveau de base (le "hedonic treadmill" ou tapis roulant hédonique).
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Absence de divergence : Contrairement aux revenus, il n'y a pas d'écart de satisfaction de vie entre les pères et les mères après 10 ans.
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Explications possibles :
- Adaptation : Les individus s'ajustent aux nouveaux événements de vie.
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Bénéfices non marchands : Les coûts professionnels sont compensés par les bénéfices émotionnels de passer du temps avec les enfants.
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Bonheur comme bien public : Au sein d'un couple, la satisfaction de l'un est étroitement liée à celle de l'autre, limitant toute divergence persistante.
Conclusion
La pénalité de l'enfant est le pilier central des inégalités de genre contemporaines.
Bien que les structures économiques et les politiques publiques jouent un rôle, ce sont les normes culturelles intériorisées (partagées tant par les hommes que par les femmes) qui dictent la répartition du travail domestique et professionnel.
L'élimination des inégalités de genre semble donc passer par une transformation profonde des perceptions sociales de la parentalité plutôt que par de simples ajustements législatifs.