Synthèse : Décomposition de la Discrimination
Résumé Exécutif
Cette étude, présentée par la Professeure Lina Restrepo-Plaza, propose une approche méthodologique innovante issue de l'économie expérimentale pour décomposer la discrimination en deux composantes distinctes :
- la discrimination fondée sur les préférences (ou les goûts) et
- la discrimination fondée sur les croyances (ou statistique).
En utilisant une version modifiée du "Jeu des Biens Publics" dans le contexte post-conflit en Colombie, l'expérience vise à isoler les motivations sous-jacentes des comportements discriminatoires.
Les résultats préliminaires révèlent des preuves claires de discrimination fondée sur les préférences.
Notamment, les participants non-victimes du conflit ont tendance à discriminer les victimes ainsi que les ex-combattants.
Un résultat majeur et contre-intuitif émerge : les victimes directes du conflit se montrent plus coopératives et moins discriminatoires envers les ex-combattants que ne le sont les non-victimes, suggérant une forme de résilience et une plus grande ouverture.
L'importance de cette décomposition réside dans ses implications pour les politiques publiques.
Une discrimination basée sur les croyances peut être corrigée par des campagnes d'information, tandis qu'une discrimination ancrée dans les préférences nécessite des interventions plus profondes, telles que la promotion du contact intergroupes pour réduire les préjugés.
L'étude ouvre ainsi des voies pour des interventions anti-discriminatoires plus ciblées et potentiellement plus efficaces.
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1. Contexte et Problématique de la Discrimination
La discrimination est un phénomène économique et social persistant et quantifiable à l'échelle mondiale. Des données récentes illustrent des disparités significatives :
• États-Unis (2022) : Les femmes gagnent 82 centimes pour chaque dollar gagné par un homme.
• États-Unis (2023) : Les Latinos gagnent 76 centimes pour chaque dollar gagné par un Américain blanc.
• Colombie : 75 % des Vénézuéliens gagnent moins que le salaire minimum, contre 43 % des Colombiens.
Du point de vue de la science économique, la discrimination est principalement conceptualisée selon deux axes :
1. Discrimination fondée sur les préférences ("Taste-based") : Un individu traite différemment une autre personne en raison d'une aversion ou d'un préjugé intrinsèque envers cette personne ou le groupe auquel elle appartient.
C'est un comportement motivé par une antipathie qui n'est pas nécessairement rationalisée.
2. Discrimination fondée sur les croyances ("Belief-based" ou statistique) : Un individu agit différemment en se basant sur des croyances ou des stéréotypes concernant les caractéristiques moyennes d'un groupe (par exemple, la productivité, la fiabilité).
Le comportement n'est pas motivé par une aversion personnelle, mais par une inférence statistique, même si celle-ci est erronée.
La principale difficulté méthodologique consiste à distinguer et mesurer l'influence respective de ces deux mécanismes, car les approches traditionnelles (comme la fourniture d'informations supplémentaires pour neutraliser les croyances) sont souvent "bruitées" et sensibles à des facteurs contextuels (voix, apparence, etc.).
2. Une Approche par l'Économie Expérimentale
Pour surmonter ces limites, la recherche utilise un protocole d'économie expérimentale basé sur le "Jeu des Biens Publics", un modèle canonique qui étudie la coopération et la confiance.
2.1 Le Jeu des Biens Publics
Le jeu se déroule entre deux participants anonymes. La mécanique est la suivante :
• Chaque joueur reçoit une dotation initiale (par exemple, 15 $).
• Chaque joueur peut décider de contribuer tout ou partie de cette somme à un "compte commun".
• L'équipe de recherche bonifie le compte commun en ajoutant 2 $ pour chaque 5 $ qui y sont déposés.
• La somme totale du compte commun (contributions + bonus) est ensuite divisée à parts égales entre les deux joueurs, quel que soit le montant de leur contribution individuelle.
Ce dispositif crée un dilemme social :
• Coopération maximale : Si les deux joueurs contribuent la totalité de leur dotation, le gain collectif est maximisé, et leur gain individuel final est supérieur à leur dotation de départ (21 $ chacun dans l'exemple).
• Incitation à la défection : Un joueur a un intérêt individuel à ne rien contribuer tout en bénéficiant de la contribution de l'autre, ce qui lui permet de conserver sa dotation initiale et de recevoir la moitié du pot commun (il termine avec 25,5 $ tandis que le coopérateur n'a que 10,5 $).
• Échec de la coopération : Si personne ne contribue, personne ne bénéficie du bonus.
La décision de contribuer est donc fortement influencée par les croyances qu'un joueur a sur le comportement de son partenaire.
2.2 Population et Contexte de l'Étude
L'expérience a été menée en Colombie auprès de 193 participants du SENA, un grand organisme public de formation professionnelle pour les populations vulnérables.
Après le processus de paix, le SENA a intégré des victimes du conflit, des non-victimes (issues de milieux économiques vulnérables similaires) et des ex-combattants.
Les participants savaient que leur partenaire anonyme pouvait appartenir à l'un de ces trois groupes :
• Victime du conflit
• Non-victime
• Ex-combattant
La présence d'ex-combattants dans le bassin de participants, bien que leur nombre soit faible (7), a rendu cette possibilité saillante et crédible pour tous.
3. Le Dispositif de Décomposition
L'étude utilise deux tâches successives pour isoler les composantes de la discrimination.
Tâche
Description
Mécanisme de Discrimination Capturé
1. Coopération Inconditionnelle
Les participants décident combien contribuer pour chaque type de partenaire possible (victime, non-victime, ex-combattant), sans connaître le montant que l'autre contribuera.
Préférences + Croyances. La décision est influencée à la fois par l'aversion potentielle pour un groupe et par les croyances sur la probabilité de coopération de ce groupe.
2. Coopération Conditionnelle
Les participants indiquent combien ils contribueraient pour chaque montant possible de contribution de l'autre (par ex. "si l'autre contribue 0, je contribue X ; s'il contribue 5, je contribue Y...").
Préférences uniquement. L'incertitude sur le comportement de l'autre est éliminée.
Si un participant contribue différemment face à une victime et une non-victime qui ont toutes deux contribué le même montant, cette différence ne peut être attribuée qu'à une préférence.
L'étude évite de demander directement aux participants leurs croyances afin de contourner les biais de désirabilité sociale et de dissonance cognitive, qui poussent les gens à rationaliser leurs réponses.
4. Résultats Préliminaires et Analyse
L'analyse des données, bien qu'encore en cours pour la partie "croyances", fournit déjà des conclusions claires sur la discrimination fondée sur les préférences.
4.1 Mise en Évidence de la Discrimination
• Discrimination envers les ex-combattants : Les victimes et les non-victimes discriminent toutes deux les ex-combattants.
Cependant, les non-victimes discriminent beaucoup plus fortement que les victimes.
• Relations entre victimes et non-victimes :
◦ Les non-victimes discriminent les victimes.
◦ De manière surprenante, les victimes manifestent une discrimination positive envers les non-victimes, se comportant mieux avec elles qu'avec les membres de leur propre groupe.
4.2 Le Résultat Contre-intuitif : La Résilience des Victimes
Le résultat le plus marquant est que les personnes ayant été directement exposées au conflit (les victimes) se montrent plus coopératives et moins enclines à discriminer les ex-combattants que la population non directement affectée.
Ce constat suggère que l'exposition à des situations difficiles peut favoriser des comportements de résilience et une plus grande ouverture à la coopération.
Ce résultat est qualifié de "très surprenant" et "porteur d'espoir".
4.3 Données sur les Ex-Combattants
Avec seulement sept ex-combattants dans l'échantillon, les données sur leur propre comportement sont anecdotiques.
Cependant, l'observation initiale est qu'ils ne discriminent aucun groupe et se comportent de la même manière avec les autres qu'entre eux.
5. Implications et Perspectives
5.1 Implications pour les Politiques Publiques
La capacité à décomposer la discrimination est cruciale pour concevoir des interventions efficaces :
• Si la discrimination est principalement fondée sur les croyances, des campagnes d'information peuvent suffire à corriger les perceptions erronées et à mettre à jour les croyances des individus sur les autres groupes.
• Si elle est principalement fondée sur les préférences, des interventions plus profondes sont nécessaires.
Des stratégies basées sur le contact intergroupes, comme celles pratiquées au SENA où les différents groupes étudient ensemble, se sont avérées efficaces pour réduire les préjugés et les stéréotypes.
5.2 Pistes de Recherche Futures
La discussion a soulevé plusieurs axes pour de futures recherches :
• Adaptation à d'autres tâches : Appliquer cette méthode à d'autres jeux économiques (jeu de la confiance, jeu de l'ultimatum) pour tester la robustesse des résultats.
• Intégration de données qualitatives : Compléter l'approche quantitative en interrogeant les participants sur leurs représentations, même biaisées, pour comprendre les arguments qu'ils jugent "acceptables".
• Étude en jeux répétés : Analyser comment la discrimination évolue sur plusieurs tours d'interaction.
Une expérience positive répétée avec un membre d'un autre groupe est-elle suffisante pour modifier un préjugé, et si oui, à quelle vitesse ?
Cela permettrait de mesurer la "résilience du préjugé".