Synthèse de la Conférence de Pierre Périer : Les Enjeux de la Coéducation et du Lien École-Famille
Ce document de breffage synthétise les interventions de Pierre Périer, sociologue et professeur en sciences de l’éducation, lors de sa conférence sur les relations entre l’école et les familles, particulièrement au sein des quartiers populaires et en contexte de précarité.
Résumé Exécutif
La réussite du plus grand nombre d’élèves dépend d’un enjeu majeur : la construction d’un lien solide et cohérent entre l’école et les familles.
Pierre Périer démontre que si la « coéducation » est devenue un mot d’ordre institutionnel, sa mise en œuvre se heurte à des obstacles structurels, symboliques et sociaux.
Les familles les plus précaires, souvent qualifiées d’« invisibles », ne sont pas démissionnaires mais se trouvent disqualifiées par des règles du jeu scolaire dont elles ne maîtrisent pas les codes.
Pour réussir cette alliance, l’institution doit passer d’une logique descendante de « formatage » des parents à une logique de reconnaissance des « parents réels », en s'appuyant sur des médiateurs tiers et en rendant les attentes scolaires explicites.
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I. Les Défis Majeurs de l’École et de la Société
L'intérêt croissant pour le lien école-famille s'inscrit dans un contexte de défis sociétaux profonds que l’école ne peut résoudre seule.
• La lutte contre l’échec scolaire : L'objectif est d'assurer la réussite du plus grand nombre et d'éviter que l'échec ne touche systématiquement les mêmes catégories sociales.
L'échec scolaire a des conséquences lourdes sur l'identité et l'insertion des jeunes.
• L'exigence d'équité : L'école doit devenir plus juste vis-à-vis de la diversité des élèves.
• La gestion de la diversité : L'école fait face à une hétérogénéité croissante (origines, trajectoires, formes familiales).
Cette complexité nécessite une meilleure connaissance des familles par l'institution.
• La quête de sens : Le lien école-famille est le levier de la « mobilisation scolaire ».
Si l’enfant perçoit une continuité et une cohérence entre sa famille et sa classe, il donne plus de sens aux savoirs et persévère davantage.
II. Clarification des Concepts de Collaboration
Pierre Périer souligne la nécessité de définir les termes utilisés pour éviter qu'ils ne deviennent des évidences non questionnées (une « doxa »).
| Terme | Définition et Enjeux | | --- | --- | | Coéducation | Finalité reposant sur une responsabilité partagée dans l'éducation et la réussite de l'enfant. | | Coopération | Méthode basée sur l'action réciproque : l'action de l'un doit renforcer l'action de l'autre. Cela suppose de connaître précisément ce que fait le partenaire. | | Collaboration | Fait de « faire ensemble » avec des moyens qui peuvent être différents pour atteindre un objectif énoncé. | | Alliance éducative | Terme récent soulignant la nécessité de construire un front commun entre divers acteurs. |
Note cruciale : La coéducation ne signifie pas que les parents et les enseignants doivent faire la même chose ou agir à parts égales. Elle nécessite une division du travail éducatif claire et explicitée.
III. Les Obstacles à la Relation : Le Paradoxe des « Parents Invisibles »
L’analyse sociologique révèle que la difficulté de liaison provient souvent de la nature même de l’institution scolaire.
1. Une asymétrie structurelle
C’est l’institution scolaire qui définit seule les règles du jeu, les modalités de rencontre et l’image du « bon parent ».
Ce schéma descendant exclut ceux qui n’ont pas les ressources pour s'y conformer.
2. Des barrières symboliques et pratiques
• Le seuil de l'école : Le portail représente une frontière symbolique.
En le franchissant, l'individu passe du statut de « parent » à celui de « parent d'élève », un rôle normé par l'école.
• Le rapport au temps et à la langue : Les réunions et les prises de rendez-vous supposent une familiarité avec les usages sociaux de l'école.
Pour beaucoup de parents vulnérables, prendre rendez-vous est une démarche intimidante qui nécessite de se sentir légitime.
• La peur de l'intrusion : Les familles les plus précaires redoutent que l'école soit intrusive dans leur vie privée ou que leur parole ne les discrédite (sentiment de honte ou d'ignorance).
3. Les attentes normatives
L'école impose des normes (ex: l'aide aux devoirs) qui renforcent les inégalités.
Demander aux parents de superviser les devoirs favorise les familles dotées de capital culturel et pénalise celles dont les parents ont eu une scolarité courte ou douloureuse.
IV. Le Rôle des Tiers et des Médiateurs
Face à l'impossibilité pour l'école de tout résoudre seule, les acteurs socio-éducatifs et culturels du territoire jouent un rôle de « pont ».
• Créer un maillage territorial : Aucun parent ne doit rester isolé.
Les structures de quartier permettent une « capillarité » sociale reliant les familles à l'institution par des voies détournées.
• L’effet Pygmalion : Les acteurs tiers peuvent renvoyer une image positive aux jeunes qui doutent de leurs capacités.
En valorisant d'autres compétences, ils aident l'élève à reprendre confiance et à redonner du sens à sa scolarité.
• L'émancipation : Ces médiations permettent aux jeunes et aux parents de « s'autoriser à être différents » de l'image d'échec que l'institution peut parfois leur renvoyer.
V. Principes pour une Action de Coéducation Réussie
Pierre Périer propose plusieurs principes directeurs pour transformer les pratiques de terrain :
1. Interconnaissance et Reconnaissance : Il est crucial de se connaître entre acteurs (qui fait quoi ?).
Un premier contact positif et non scolaire dès le mois de septembre est essentiel pour bâtir une base de confiance avant l'émergence d'éventuels problèmes.
2. Légitimation et Autorisation : Il faut faire des parents des « auteurs » et non de simples « acteurs » de projets.
Cela implique de partir de ce qu'ils proposent (les « parents réels ») plutôt que d'attendre qu'ils s'adaptent à un cadre pré-établi.
3. Explicitation : « Plus c’est explicite, plus c’est démocratique ».
L'absence de clarté favorise la « connivence culturelle » entre l'école et les classes moyennes, au détriment des classes populaires.
4. Acceptation du conflit : Le désaccord ne doit pas être évité par un « faux consensus ».
Le conflit, s'il est exprimé et écouté dans un cadre protégé, peut être « socialisateur » et permettre de dégager des solutions nouvelles et partagées.
5. Accompagnement plutôt que formatage : L'objectif ne doit pas être de « former » les parents (ce qui renforce l'asymétrie), mais de les accompagner en s'appuyant sur leurs ressources propres.
VI. Exemples de Dispositifs Inspirants
Le document mentionne plusieurs initiatives concrètes favorisant le lien :
• Groupes de parole (type ATD Quart Monde) : Espaces où la parole des parents est protégée et écoutée, permettant de sortir de l'isolement.
• Espaces Parents et Cafés des Parents : Lieux d'information et d'échange dans l'école, dont les parents peuvent s'approprier le fonctionnement.
• Ouvrir l'école aux parents pour la réussite des enfants (OEPRE) : Dispositif permettant aux parents primo-arrivants d'apprendre le français et le fonctionnement de l'école, favorisant leur autonomisation et leur pouvoir d'agir.
• Classes Passerelles : Facilitent la transition entre la petite enfance et la maternelle par un accueil conjoint des mères et des enfants.
• Actions de transition : Importance du travail sur le passage de l'élémentaire au collège, période où les inégalités se creusent brutalement et où le lien avec les familles se fragilise.
Conclusion
La coéducation est un processus complexe qui exige de rompre avec l'image du parent « démissionnaire » pour comprendre les obstacles réels à l'implication.
La réussite de ce lien repose sur la capacité de l'école et de ses partenaires territoriaux à reconnaître la place de chaque parent, à expliciter les codes scolaires et à construire une confiance mutuelle dès le début du parcours de l'enfant.